Y a-t-il un avenir dans la traduction des langues rares ?

Par Maximilien Dusautois, étudiant M1 TSM

illustration billet de blog Maximilien dusautois

 

 « Si vous parlez à un homme dans une langue qu’il comprend, vous parlez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue, vous parlez à son cœur ».
Nelson Mandela.

 

En tant qu’étudiant en Master 1 avec un couple de langues qui contient une langue rare (le suédois compte environ 10 millions de locuteurs à travers le monde entier), il me semblait intéressant de me pencher sur la question. En effet, de nombreux étudiants peuvent se demander quel est l’intérêt de maîtriser une langue qui ne servira que dans un ou deux pays et avec peu de locuteurs, à l’inverse d’autres langues utilisables avec un grand nombre de locuteurs (chinois, japonais) ou dans de nombreux pays (allemand, espagnol, portugais…). Pour ce billet de blog, j’ai donc décidé de me pencher sur la question, notamment en interrogeant trois traductrices professionnelles.

Tout d’abord, il convient de définir une langue rare. Ici, je l’entends comme une langue qui compte moins de 10 millions de locuteurs dans le monde. Et elles sont légion ! Des langues officielles de pays peu peuplés (j’ai parlé du suédois, mais en Europe on peut aussi parler du serbe, de l’estonien ou encore de l’islandais), des langues minoritaires ou autochtones (en Europe, on pense notamment aux différentes variantes du sami, le yiddish ou encore le breton — eh oui ! — tandis qu’à l’échelle mondiale, on peut penser aux langues autochtones en Amérique du Nord tel que le nahuatl au Mexique ou encore l’algonquin au Canada). Enfin, dans le monde de la traduction, on peut considérer une langue comme rare lorsqu’elle possède très peu de professionnels de la traduction malgré un nombre important de locuteurs. Je pense notamment au pachto, langue officielle de l’Afghanistan qui compte 45 millions de locuteurs, mais qui pour autant se fait « rare » lorsqu’il faut trouver des traducteurs assermentés dans cette langue…

Maintenant que tout cela est un peu plus clair, on peut attaquer le vif du sujet. Alors, ça vaut le coup ou pas ?

La première question que doit se poser un entrepreneur avant de se lancer dans n’importe quel secteur est la question du marché : existe-t-il un marché et si oui, ce marché est-il viable à long terme ?

La réponse semble bien être oui, et on peut avancer plusieurs raisons.

Tout d’abord, on peut parler de la vague de fond qui concerne l’institutionnalisation des langues rares. Certaines langues auparavant ignorées trouvent leur place dans les institutions et dans l’administration, ce qui leur donne un nouveau souffle et donne du travail aux traducteurs. En Suède ou au Canada par exemple, les gouvernements s’efforcent de fournir un accès au service public dans les langues nationales et minoritaires, comme les langues autochtones par exemple. Il s’agit donc d’une véritable opportunité pour le marché de la traduction, et les entreprises ne manquent pas de s’emparer de ces marchés.

Au niveau européen, même si la majorité des textes sont produits en anglais, il existe bel et bien 24 langues officielles, et chaque citoyen a également le droit d’obtenir des informations sur l’institution et son fonctionnement dans sa langue. Ainsi, le gaélique irlandais est devenu une langue officielle de l’UE, malgré son nombre peu élevé de locuteurs (environ 600 000 locuteurs au quotidien). La quantité de documents à traduire est telle que pour l’instant, il leur est impossible de tout traduire. L’irlandais bénéficie donc d’une dérogation au sein de l’Union européenne pour limiter les traductions, mais celle-ci devrait disparaître en 2022. Amis traducteurs, à vos méthodes de gaélique irlandais !

Et puis il ne faut pas oublier qu’avec le Brexit, l’anglais n’a plus la cote… Depuis 2016, plusieurs discours marquants au sein de l’Union européenne ont été prononcés dans des langues autres que l’anglais, notamment le discours sur l’état de l’Union, prononcé jusqu’en 2016 en anglais avant de passer au français ces deux dernières années (ça se passe ici). Malte et l’Irlande, deux pays où l’anglais est officiellement parlé conjointement aux langues nationales, ont adopté leurs propres langues comme langues officielles au sein des institutions européennes. Alors même si l’anglais restera utilisé comme langue véhiculaire, pour faciliter la compréhension et le travail de l’Union, on peut tout de même s’attendre à une diminution de son utilisation.

Hors des institutions et du domaine de la traduction technique/spécialisée, le marché existe également. Dans le domaine de l’édition par exemple, ces dernières années ont vu paraître un grand nombre de romans scandinaves. Les Français étant peu férus de langues étrangères, il a bien fallu les traduire ! Et comme cela fonctionne par période, par vagues, il n’est pas idiot de penser que certaines langues comme celles des pays de l’Est ou même certaines langues régionales ou minoritaires auront le vent en poupe dans quelques années.

Mais qu’en disent les professionnelles du secteur ?

J’ai interrogé trois traductrices : deux sont indépendantes (Lotte Nør Larsen et Spasa Ratkovic), et la troisième travaille à la Direction générale de la traduction (Caroline Soteras-Scuflaire). Si cette dernière doute d’avoir un carnet de commandes suffisamment rempli pour en vivre si elle devenait traductrice indépendante, ce n’est pas le cas des deux traductrices indépendantes. Spasa Ratkovic, traductrice du suédois, de l’anglais et du français vers le serbe, interprète et professeure des universités, est un peu moins active dans la traduction, mais estime de concert avec ses collègues qu’il existe de la demande, tout en soulignant l’importance de pouvoir traduire depuis une langue plus répandue. Lotte Nør Larsen, traductrice du français vers le danois et également professeure, souligne que l’obligation pour l’administration de traduire tout acte juridique étranger et pour les entreprises de traduire tout document relatif à un produit ou un service, ainsi que le peu d’appétence des Français pour les langues étrangères crée un marché viable. Et tant que l’Union européenne gardera le principe du multilinguisme gravé dans le marbre, elle produira de la demande dans de nombreuses combinaisons de langues, pour le plus grand plaisir des traducteurs.

Il existe cependant un petit bémol avec les langues rares : en tant qu’indépendants, la demande fluctue. Elle n’est pas permanente et à ce titre, il peut être risqué de se lancer sur le marché en ne parlant qu’une langue rare. Dans la littérature par exemple, certaines maisons d’édition n’ont pas publié de roman d’origine grecque depuis 2006, et ne publient que rarement des romans dont la langue source n’est pas l’anglais ou l’espagnol ! Ce phénomène de langues « à la mode » se ressent d’autant plus dans l’édition, mais peut concerner tous les domaines. Certains pays, comme les pays scandinaves, exportent de nombreux biens et services, mais communiquent directement en anglais, ce qui produit mathématiquement un manque à gagner. À vos risques et périls, donc.

Pour contrer cela, les traductrices que j’ai interrogées ont trouvé des parades. Travailler à la DGT permet par exemple à Caroline Soteras-Scuflaire de traduire à partir de l’anglais, certes, mais également du danois, du suédois, du néerlandais, de l’espagnol, du bulgare et du slovène tout en ne redoutant pas le chômage technique. Quant à Spasa Ratkovic et Lotte Nør Larsen, elles ont toutes les deux fait le choix, très tôt, de ne pas se consacrer qu’à la traduction et ont une activité professionnelle annexe qui leur permet de s’assurer des revenus stables (et d’après Lotte Nør Larsen, de sortir de chez soi également, ce qui est aussi appréciable pour un traducteur). Une piste à explorer pour ceux que la traduction à 100 % effraie ? Caroline Soteras-Scuflaire souligne d’ailleurs l’importance pour les traducteurs en formation de se montrer polyvalent et de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Elle conseille aux futurs traducteurs d’être « capable[s] de jongler, de s’adapter, de comprendre l’évolution du monde pour trouver sa place et en changer au besoin ».

 

Maintenant que nous avons parlé du marché, il est temps de parler des prix. Eh oui, traduire des langues rares peut se révéler plus intéressant que de traduire des langues plus courantes !

« Tout ce qui est rare est cher » est un adage qui se vérifie bien sur le marché de la traduction. Le prix des langues peut aller du quitte au double en fonction de la rareté. Les langues scandinaves, par exemple, sont réputées plus chères que les autres langues européennes comme l’allemand ou l’espagnol. Dans les locaux de l’entreprise où j’effectue mon stage, une private joke sur les langues scandinaves revient souvent lorsqu’il en est question : un traducteur a un jour demandé 65 € pour traduire 100 mots en islandais, traumatisant par là même les gestionnaires de projet dans leur ensemble. À 65 centimes le mot, on peut les comprendre… mais c’est pourtant ce qu’il se passe sur un marché lorsqu’on se trouve en situation de quasi-monopole. On peut se permettre de fixer des prix supérieurs à la moyenne du marché ! Tout dépend après également du niveau de spécialisation du traducteur. Plus le domaine est spécialisé, plus les tarifs pratiqués seront élevés. Pour ce qui est de la traduction littéraire, réputée comme moins rémunératrice, il faut miser sur le bon cheval et espérer que le livre se vende bien pour toucher davantage de droits d’auteurs. Tout en sachant que les principes cités ci-dessus s’appliquent : si la langue est rare, si la difficulté du texte est élevée, la traduction est plus chère.

C’est d’ailleurs l’avis de Spasa Ratkovic, pour qui il ne faut pas brader ses prix afin de ne pas pénaliser l’ensemble de la profession. Une baisse des prix qu’a remarqué Lotte Nør Larsen depuis les années 90, mais qui pour l’instant, ne semble pas trop pénalisante pour les traducteurs de langues rares.

En conclusion, que vous parliez une langue rare par votre naissance, que vous ayez choisi d’en apprendre une lors de vos études ou que vous en maîtrisiez une par quelque hasard de la vie, n’hésitez pas. Le monde a besoin de traducteurs comme vous, et le marché est assez grand pour que tous y trouvent leur place, à condition d’y mettre du sien. Si vous êtes concerné et tenté par l’aventure, n’hésitez pas à lire le billet de William Brouilly pour vous renseigner sur la nécessité ou non d’un diplôme pour devenir traducteur.

 

Un grand merci à Spasa Ratkovic, Lotte Nør Larsen et Caroline Soteras-Scuflaire d’avoir pris le temps de répondre à mes questions pour l’écriture de ce billet.

 

Bibliographie :

  1. C. Simon, « Assises du roman. Dans le miroir de la traduction », Le Monde des Livres, 14 mai-2014.
  2. J. Ferney, « Des traducteurs à bout de souffle. Les langues rares, un filon ? », La Croix, 04 juin-2015.
  3. C. Harper-Séguy, « Nouveau marché au Nord », Winnipeg Free Press, 01 déc-2012.
  4. E. Le Poole, « Zoom sur les sociétés de traduction juridique et financière », Les échos Capital Finance, 28 mai-2018.
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La traduction : avec ou sans diplôme ?

Par William Brouilly, étudiant M1 TSM

 

traductiondiplome

 

Vous est-il déjà arrivé de regarder votre série préférée avec les sous-titres ? Si oui, vous avez dû remarquer que ceux-ci sont souvent de piètre qualité. Anglicismes, calques, faux-sens, j’en passe et des meilleurs. Mais cela est-il vraiment étonnant lorsqu’on tombe, sur Facebook, sur des « offres d’emploi » de traduction destinées à n’importe qui pouvant construire une phrase simple du type « Brian is in the kitchen » ? Ce genre de pratiques soulève de nombreuses questions, dont une en particulier : est-il réellement utile de suivre une formation de traducteur ?

Étant étudiant en master de traduction, je pencherais plutôt pour le « oui ». En effet, au-delà du simple transfert linguistique, la traduction est un service qui consiste à transmettre un message, une idée, et cela constitue une tâche plus compliquée qu’il n’y paraît. Il faut d’abord comprendre toutes les subtilités du texte source et déterminer comment les rétablir dans la langue cible, chose qu’un locuteur avec un niveau moyen n’arrivera pas forcément à faire.

Un autre billet de blog, publié quant à lui sur le blog de l’université de Rennes 2, adopte une approche par point de vue. Autrement dit, du point de vue du client, un diplôme en traduction n’est pas absolument nécessaire tant que vous pouvez justifier de bonnes compétences en langues et que vous avez bonne réputation. Cependant, du point de vue d’un professionnel de la traduction, une formation en traduction apporte des méthodes de travail ainsi qu’une certaine rigueur, et permet également de travailler son style.

Il n’est donc pas impossible de devenir traducteur sans diplôme. Le métier de traducteur étant une profession non réglementée, n’importe qui peut se déclarer traducteur. Bon nombre de traducteurs ont commencé en travaillant dans des domaines complètement différents, tels que la médecine ou le droit par exemple, et, grâce à de bonnes capacités en langues et une parfaite connaissance de la terminologie du domaine en question, se sont par la suite lancés comme traducteurs.

Comme mentionné auparavant, la réputation est clé. Prenons comme exemple le cas de Cloé, traductrice indépendante ayant fait l’objet d’un article dans L’Obs. N’ayant aucun diplôme hormis le bac, cette dernière s’est lancée en tant qu’indépendante avec pour seuls arguments ses compétences en langues et sa volonté, et comme elle l’indique, ce sont les retours des clients qui lui permettent de se créer une bonne réputation et de décrocher des contrats.

Au sein de ma promo, un de mes camarades de classe a déjà travaillé en tant que traducteur sans avoir suivi de formation en traduction. En effet, après avoir décroché sa licence en langues étrangères appliquées, il a travaillé comme traducteur pour le groupe Auchan, où il traduisait des documents allant de la newsletter à des documents projet de 100 pages, en passant par des présentations PowerPoint. Le groupe ne possédant pas de service traduction, il effectuait les traductions seul tout en travaillant en étroite collaboration avec le service communication.

Il admet qu’au début, la tâche n’était pas aisée, notamment à cause de la terminologie. « L’obstacle principal que j’ai rencontré a été celui de la terminologie. Je me posais beaucoup de questions sur ce qui devait être traduit ou non, où obtenir l’information. »

Selon lui, une formation en traduction présente de nombreux avantages. « Je pense qu’il faut une formation universitaire pour adopter les bons réflexes en termes de rigueur, de terminologie, de localisation. Cela nous prépare à l’excellence, tout en ayant le droit de se tromper dans un environnement sûr et sans enjeux majeurs. » Il précise également qu’une formation permet aussi d’éviter de passer à côté de certains contrats et de se former une mauvaise réputation « parce que la terminologie n’était pas précise ou que l’orthographe était insuffisante, par exemple ».

Pour conclure, un diplôme n’est pas obligatoire pour exercer en tant que traducteur, et de très bonnes capacités en langues peuvent suffire. Toutefois, suivre une formation en traduction permet d’acquérir de solides méthodes de travail et de viser un niveau de qualité proche de la perfection, des éléments essentiels pour se forger une bonne réputation auprès des clients.

 

Bibliographie :

Ellis S. « Diplôme de traduction : indispensable ou superflu ? ». In : Veille CFTTR [En ligne]. 2016. Disponible sur : < https://www.sites.univ-rennes2.fr/lea/cfttr/veille/2016/02/29/diplome-de-traduction-indispensable-ou-superflu/ >

Brouze E. « Cloé, traductrice en ligne : “Je suis passée de très pauvre à plutôt riche” ». In : L’Obs [En ligne]. 2016. Disponible sur : < https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-travail-au-corps/20160501.RUE9643/cloe-traductrice-en-ligne-je-suis-passee-de-tres-pauvre-a-plutot-riche.html >

 

Portrait et réflexions de Gwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

Par Loréna Abate, étudiante M1 TSM

 

Dans le cadre d’une visite à la DGT, le service de traduction bruxellois de la Commission européenne, j’ai eu la chance de rencontrer Gwenaëlle Diquelou, traductrice qui a assisté à la révolution numérique de son métier tout au long de sa carrière. Voici un résumé de l’échange que nous avons eu au sein des locaux, une agréable discussion que nous avons ensuite approfondie lors d’un appel téléphonique. Je remercie infiniment Gwenaëlle pour sa disponibilité et sa bienveillance.

GDiquelouGwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

 

Pourriez-vous vous présenter et nous résumer votre parcours professionnel ?

Je m’appelle Gwenaëlle Diquelou, je suis française d’origine bretonne. J’ai commencé ma carrière dans les institutions européennes en 1993. J’ai en effet travaillé un peu plus d’un an dans une agence décentralisée, le Cedefop (Centre européen pour le développement de la formation professionnelle) installée à Berlin, agence qui a ensuite déménagé en Grèce et que j’ai décidé de ne pas suivre.

J’ai été lauréate d’un concours et j’ai ainsi pu être nommée à Bruxelles, à la Direction générale de la traduction. Cette dernière occupe deux sites : une partie du service basée à Bruxelles, l’autre au Luxembourg. J’ai toujours travaillé à Bruxelles, et mes langues de travail sont essentiellement l’anglais et l’allemand, vers le français.

Pour résumer ma carrière, j’ai quasiment toujours occupé un poste de traductrice. J’ai cependant mis ce métier entre parenthèses il y a une dizaine d’années afin de me consacrer pendant un an à ce que l’on appelle de “l’Editing”. Au lieu de traduire vers le français, j’étais cette fois-ci chargée d’améliorer la qualité de textes originaux essentiellement anglais, avant que ceux-ci soient envoyés à la DGT. Il faut en effet savoir que les personnes qui rédigent les textes législatifs à la Commission ne sont pas nécessairement des “natifs” anglais. Je m’occupais donc de textes originaux rédigés dans ma langue maternelle, le français.

Malheureusement avec le temps, de moins en moins de textes étaient rédigés en français, et le travail commençait à manquer. Je suis alors rapidement revenue à un poste de traductrice.

Cette « parenthèse professionnelle » vous a-t-elle plu ?

Oui, beaucoup. Ce qui est intéressant à la DGT, c’est que l’on est deux-mille personnes si l’on regroupe l’ensemble des services. Ainsi, il est possible de varier les fonctions assez facilement au gré des restructurations, etc. Actuellement, il existe quatre unités divisées par thématiques : je travaille personnellement pour la DG ciblée sur l’agriculture, la pêche, l’environnement, le climat…

À mes débuts de carrière à la DGT, malgré un profil assez généraliste aujourd’hui, j’ai été spécialisée pendant une dizaine d’années dans le domaine des affaires de concurrence : cartels, ententes sur les prix, aides publiques… J’ai notamment participé à la traduction de la décision Microsoft, un dossier de huit-cents pages qui s’avérait crucial politiquement, à l’époque…

Je suis contente d’avoir cette opportunité de “changements réguliers”, car avec le temps, une certaine routine s’installe. Il peut y avoir une certaine monotonie à traduire et réviser quotidiennement. C’est pour cette raison que j’apprécie également faire un peu de terminologie, de formation… Au niveau humain, il est particulièrement agréable de pouvoir échanger avec de nouvelles personnes dans le cadre de notre travail au fur et à mesure de notre carrière.

Comment se passe donc une de vos journées traditionnelles à la DGT, actuellement ?

Eh bien, on lance les applications de notre service dans lesquelles sont listées l’ensemble de nos tâches journalières et hebdomadaires. Je me vois tout de même fréquemment interrompue par des “urgences” qui s’avèrent généralement être des communiqués de presse à traduire dans les meilleurs délais.

Avec le Brexit par exemple, on est régulièrement confrontés à des appels et des documents, ce qui coupe la routine d’une certaine manière. Notre mission est également de savoir intercaler ces urgences avec le reste des documents à traduire.

Par ailleurs, il est extrêmement rare que l’on n’ait “rien à faire” à la DGT. Les effectifs diminuent depuis plusieurs années maintenant. En effet, les professionnels qui partent à la retraite ne sont plus remplacés. Le mot d’ordre aujourd’hui, c’est donc de “faire plus avec moins”. Il n’est pas rare non plus que les huit heures de travail journalières ne soient pas suffisantes.

Consacrez-vous autant de temps à la traduction qu’à la révision ?

Tout le monde traduit, tout le monde révise, y compris les jeunes fonctionnaires. Certains traducteurs en fin de carrière estiment cependant avoir suffisamment traduit et préfèrent se consacrer pleinement à la révision. Personnellement, j’aime faire les deux.

 

Les effets de la révolution numérique sur le métier de traducteur

Pourriez-vous détailler de façon chronologique toutes les évolutions en matière de technologies auxquelles vous avez dû vous adapter au cours de votre carrière ? Comment les avez-vous vécues  ?
Y’a-t-il des aspects du métier disparus qui aujourd’hui vous manquent ?
Et enfin, considérez-vous le métier de traducteur comment étant devenu réellement plus facile et accessible aujourd’hui, ou bien simplement moins contraignant ?

Lorsque j’ai commencé ma carrière en 1987 pour l’armée française en République fédérale d’Allemagne, je travaillais sur papier, avec un crayon, et je confiais mes textes à une secrétaire qui tapait ma traduction sur une machine qui affichait des lignes à cristaux liquides… vraiment artisanal en somme.

Par la suite, je suis partie en Suisse au début des années 1990 dans une institution internationale du domaine bancaire. C’est à cette époque que l’on a commencé à travailler sur ordinateur.

Lorsque je suis ensuite arrivée au Cedefop à Berlin, puis en 1995 à la Direction générale de Bruxelles, on utilisait déjà les logiciels de traitement de texte. Certains traducteurs tapaient leur texte, d’autres les dictaient sur cassettes pour ensuite être rédigés par les secrétaires. Je ne l’ai personnellement jamais fait, peu à l’aise avec cette méthode, et maîtrisant relativement bien la dactylographie.

J’ai donc vécu l’arrivée du grand Internet dans ma vie professionnelle. On a eu à peine le temps d’apprendre à l’utiliser qu’il arrivait déjà dans nos bureaux. Cette nouveauté a réellement été une révolution, peu habile au début pour un traducteur, notamment pour la consultation de références, de ressources… On avait en effet l’habitude d’aller consulter les encyclopédies et les fiches terminologiques dans la bibliothèque de la DGT.

En y repensant, il est difficile de me souvenir de mon ressenti de l’époque. On suivait tout simplement le mouvement, et l’on était surtout très curieux de savoir si tout cela allait réellement nous simplifier la tâche.

Ce que l’informatique a permis de développer, c’est notamment le Workbench, un logiciel de gestion et d’administration de bases de données qui nous a permis de constituer les premières mémoires de traduction. Pour la DGT, c’était un très grand pas. En effet, beaucoup de documents sont assez redondants et peuvent ainsi être “recyclés”.

À titre d’exemple, les processus de décisions législatives à la Commission européenne sont souvent très longs. La création d’un règlement passe par de multiples intervenants (le Conseil, le Parlement, etc.) donc il existe toujours quelque chose qui a préalablement été traduit, on ne part jamais de rien lors d’une traduction. À l’époque, afin de constituer les “mémoires de traduction”, il fallait en réalité effectuer des recherches dans les journaux officiels, en vérifier la traduction, etc. un processus relativement laborieux. Les mémoires de traduction nous ont donc permis de travailler de manière beaucoup plus confortable, bien que je ne me sois jamais considérée comme une “geek de l’informatique”.

On a dû apprendre seuls à se servir des outils, par exemple la première version d’IATE, la base de données terminologique de l’Union européenne, qui était déjà présente.

Il ne m’arrive presque plus d’utiliser des dictionnaires papier aujourd’hui, mis à part un dictionnaire bilingue anglais-français créé par un ancien traducteur du Conseil, qui est extrêmement bien fait.

Sont alors arrivés les systèmes de traduction automatique, qui étaient tout bonnement catastrophiques à leurs débuts. À la DGT, nous “pouvions” utiliser la première version de Systran, qui nous faisait franchement rire. On ne s’en servait bien évidemment jamais, tant les résultats étaient médiocres.

Cela fait quelques années que la traduction automatique de type statistique est apparue. Elle s’avère bien plus performante et il est possible de l’utiliser en complément de nos bases. C’est un saut qualitatif sans précédent. On a beaucoup investi dans la programmation de ces outils, dans l’élaboration automatique de corpus…

Récemment, un pas de plus a été franchi avec l’émergence de l’intelligence artificielle. Le système de traduction automatique basé sur l’intelligence artificielle représente selon moi la version améliorée de la traduction automatique statistique.

Je suis littéralement passée du crayon à papier au simple clic qui est capable de traduire à ma place. Bien évidemment, il faut nuancer ces propos. Mais étant en fin de carrière, c’est là que je considère la vraie révolution du métier avec, je pense, de remarquables possibilités, mais aussi des contraintes nouvelles.

Lors d’une récente assemblée générale, j’ai pu assister à un panel consacré à l’avenir du métier de traducteur. Un intervenant provenant de l’industrie de la traduction y avait été invité et nous a résolument rassurés. Cette personne a insisté sur le fait que les entreprises du marché de la traduction veulent aujourd’hui des traducteurs experts et capables de retranscrire l’essence d’un texte source dans une langue cible, avec toutes ses subtilités, chose que la technologie n’est pas près de savoir faire, aussi perfectionnée soit-elle.

Il voulait dire par là que le cœur du métier, lui, n’a pas changé. On peut concevoir que dans certaines parties du marché, la traduction automatique pourrait éventuellement suffire, mais certainement pas pour de grandes institutions telles que la nôtre ou de grandes entreprises.

Il est vrai que pour certains textes très techniques où la phraséologie ne prime pas, cet outil peut s’avérer merveilleux et d’une grande aide, à condition que la machine soit au point et que les ressources et données soient fiables. Cependant, malgré ce gain de productivité, notre cerveau, lui, dispose des mêmes limites qu’il y a trente ans. La machine nous remplace sur les choses répétitives et sans intérêt pour nous, afin de pouvoir se concentrer sur les tournures les plus complexes qui requièrent du temps et de la réflexion. On ne peut exclusivement se fier à la traduction automatique en cas de panne d’inspiration. L’intelligence artificielle donne en effet cette illusion de perfection en raison de la fluidité du texte parfois déconcertante.

Finalement, cela demande une intelligence et une vigilance accrue, la traduction automatique pouvant causer des erreurs qu’un traducteur humain ne pourrait pas commettre. En effet parfois, lorsque je relis certains collègues qui utilisent la traduction automatique, je vois les pièges. Des mots ou des phrases peuvent être omis, ou ajoutés ! Je trouve essentiel de creuser ces questions et de former la nouvelle génération en prenant en considération tous ces enjeux.

Vous épanouissez-vous autant qu’avant dans votre travail ?

D’une manière générale, je suis de nature très optimiste et pragmatique. J’ai vécu des périodes plus difficiles que d’autres. Après vingt ans de métier, je commençais à fatiguer de cette routine, d’où ma petite parenthèse dans l’Editing. Mais d’une manière générale, je ne suis pas pressée de prendre ma retraite. J’estime que j’ai encore beaucoup à apprendre, et je vois l’arrivée de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle dans mon métier comme une nouveauté qui est passionnante.

Si l’on me demandait quelle devrait être la principale qualité d’un traducteur, je répondrais la curiosité. Je suis curieuse de voir les futures métamorphoses, et cela donne beaucoup de « peps » à ma carrière. Certains de mes collègues sont plus méfiants et réticents, et ont tendance à penser que « c’était mieux avant ». D’autres se sentent limités dans leur créativité à cause des mémoires de traduction et de la traduction automatique. Je ne suis pas du tout de cet avis, car la traduction administrative ne représente pas un travail de création.

Si les traducteurs littéraires sont des auteurs, je me considère plutôt comme une artisane. Lorsque l’on traduit par exemple un règlement sur les droits d’auteurs, il faut davantage faire preuve de cohérence et de rigueur que de créativité.

Pour conclure, notre marge se resserre certes, mais l’on doit pouvoir prouver que l’on est aussi utile à la machine qu’elle l’est pour nous. Je trouve cela très stimulant, je répondrais donc oui, je suis toujours épanouie, différemment. Jusqu’à la fin, j’aurai à m’adapter pour en tirer le meilleur parti pour moi et pour mon bienêtre au travail.

Un tête-à-tête inspirant avec Damien Guibbal : un traducteur français au Canada

Par Amélia Guibbal, étudiante M1 TSM

DamienGuibbal

 

Aujourd’hui j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec un traducteur passionné au parcours hors normes. Damien Guibbal, mon frère, traducteur en société de traduction chez Ford International à Edmonton en Alberta, au Canada à l’âge de 33 ans nous fait part de son parcours et de son histoire. En effet étant traducteur depuis 2011, des anecdotes, des histoires, des recommandations et des mises en garde il en a plein les poches.

Bonjour Damien, pourrais-tu te présenter en quelques mots et nous parler un peu de ton parcours?

J’ai 33 ans et je vis en Alberta au Canada. J’ai passé la majeure partie de ma scolarité dans les écoles primaires et secondaires françaises. Par la suite, j’ai choisi d’étudier à Canterbury en Angleterre pendant 3 ans, pour obtenir les papiers nécessaires pour entrer au Canada, mon objectif principal. J’ai ensuite étudié à l’Université de Montréal où j’ai suivi une licence en traduction. J’ai été traducteur indépendant pendant quelques années, puis j’ai travaillé chez Amani. Cependant, l’entreprise a dû fermer ses portes. Je travaille à présent chez Ford International.

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le domaine de la traduction? Est-ce un domaine qui t’a toujours attiré?

J’ai voulu travailler dans la traduction parce que dans ma vie personnelle, j’ai souvent fait face à des activités, des événements familiaux ou universitaires qui m’ont permis très rapidement d’effectuer des activités de traduction et d’interprétariat. Très jeune, j’ai eu le privilège grâce à ma mère de visiter plusieurs pays au cœur de familles diverses et variées. Lors de ces voyages, j’étais l’un des rares qui savaient faire de l’interprétation depuis l’anglais ou le français. Nous n’avions qu’entre 12 et 16 ans et nous n’étions pas encore des experts, mais ma connaissance de la langue anglaise et ma compréhension des divers accents étaient déjà poussées. J’ai également pu interpréter plusieurs présentations devant un public en tant que volontaire lors de diverses activités universitaires. C’est un domaine qui m’a toujours attiré parce qu’il me permettait d’accomplir deux choses qui me tiennent à cœur. Rencontrer des gens qui ont besoin de mon aide et faire du bon travail sans pour autant être sur le devant de la scène.

As-tu connu des moments très difficiles ou des périodes de doute au cours de tes études? Qu’est-ce qui t’a permis de garder le cap?

Je dirais que mon choix n’était pas le plus simple, l’immigration canadienne est stricte et extrêmement réglementée. Lorsque j’ai annoncé ne pas vouloir rester en Angleterre à ma famille, il leur a été difficile de comprendre pourquoi. L’Angleterre était encore, à l’époque dans l’Union européenne. Vivre là-bas m’aurait permis de bien vivre tout en restant proche de ma famille pour les voir régulièrement. Le séjour en Angleterre s’est fait à contrecœur, un pays extrêmement différent de la France pour de multiples raisons. J’avais déjà visité les deux pays auparavant. Mais l’Angleterre ne m’avait pas vraiment tapé dans l’œil. Le parcours n’a pas été simple, beaucoup de prises de tête avec mes parents, de soirées passées à éplucher des choix de sujets majeurs ou mineurs, de difficultés administratives avec l’immigration canadienne ou les résidences universitaires, sans compter les difficultés d’adaptation dues aux différences culturelles ou aux attentes personnelles une fois sur place. Oui, je ne compte plus le nombre de fois où ma mère m’avait conseillé d’abandonner mes projets. Mais j’ai choisi de garder le cap parce que toute ma vie, je ne m’étais jamais vraiment posé. Je n’avais pas vraiment d’endroit où je me sentais vraiment chez moi. J’ai passé plusieurs années dans des écoles françaises pour ensuite devoir tout abandonner et intégrer des écoles réunionnaises. Même en apprenant la langue, je ne m’y suis jamais senti comme chez moi. La malédiction de ceux qui naissent avec deux cultures opposées, je n’en ai aucun doute. Je voulais simplement partir dans un pays complètement différent, et faire de ce pays mon hameau de paix. Cela a été difficile, mais l’objectif a été atteint. Quand je vois mes deux pays aujourd’hui (France et Angleterre), je ne peux m’empêcher de penser que j’ai pris la bonne décision.

Travailles-tu, actuellement, en tant qu’indépendant ou au sein d’une société de traduction? Es-tu amené à te déplacer pour ton travail?

Pour l’instant je ne travaille pas dans une société de traduction, mais je l’ai fait par le passé pendant 3 ans. J’en garde un très bon souvenir même si ce n’est pas un travail simple. Je ne sais pas ce que vous savez sur le métier de traducteur, mais ce n’est pas fait pour tout le monde. Si vous travaillez en société de traduction, le travail est garanti, mais cela ne veut pas pour autant dire qu’il sera facile. À moins que vous travailliez pour une grande entreprise, votre salaire dépend directement soit du nombre de pages, du nombre de mots ou si vous êtes chanceux, du nombre d’heures passées sur chaque projet. Les clients déposent leurs demandes de traductions avec des conditions claires et précises sur ce qu’ils souhaitent. Votre professionnalisme sera constamment mis à l’épreuve entre ce que vous pensez être le mieux pour votre client et ce que votre client pense être le mieux pour lui. Une part grandissante de votre travail s’apparente à de la diplomatie internationale, à de la vente automobile en concessionnaire ou a du marketing. C’est à vous de convaincre le client de faire affaire avec vous. Votre supérieur vous tiendra responsable de chaque contrat perdu ou non obtenu, les heures sont longues et la pression constante. C’est un emploi où l’on s’améliore constamment, où l’on tisse des liens très forts et très rapidement avec nos collègues à travers les multiples difficultés communes que nous devons surmonter. Je ne regrette pas l’expérience, mais je conseille à tous ceux qui veulent s’y lancer d’y être préparés.

Si tu es un indépendant, comment fait-on pour s’installer à son compte?

En effet, j’ai aussi travaillé en tant qu’indépendant. Travailleur indépendant parait simple sur papier. En théorie, vous avez juste besoin d’un accès internet, d’un ordinateur avec la suite Microsoft, d’une table et d’une chaise. Le problème est qu’il y a une très forte compétition entre les traducteurs indépendants. Être traducteur indépendant s’apparente, sans s’y méprendre, à lancer sa propre compagnie. Il faut se faire connaitre et obtenir une reconnaissance soit du gouvernement, de l’association des traducteurs du Québec OTTIAQ, de votre liste personnelle de connaissances ou des relations que vous avez tissées au fil des années. Il va falloir vous rendre régulièrement aux conférences de traduction et autres événements afin de vous faire connaitre, d’établir une liste de contacts, et d’obtenir suffisamment de travail pour pouvoir en vivre. Comprenez-moi bien, une très grande partie des traducteurs indépendants ne vivent pas de ce métier, il s’agit d’une activité subsidiaire pour des revenus supplémentaires. Une fois établie et reconnue, du moment que vos clients apprécient votre professionnalisme, la réputation qui s’ensuit suffit pour mettre en place votre entreprise.

Quelles sont tes langues de travail? Es-tu parfois amené à traduire vers d’autres langues que ta langue maternelle?

Je travaille uniquement de l’anglais vers le français et inversement. Je ne travaille jamais dans d’autres langues, nous avons des spécialistes pour chaque langue et je compte sur leur expertise lorsque cela est nécessaire.

À quoi ressemble ta journée «type»?

En bureau de traduction, ma journée type consiste d’abord à revoir tous mes dossiers pour voir s’ils sont à jour ou s’ils nécessitent un suivi. Je dois ensuite consulter les trois autres membres de mon équipe pour m’assurer que rien ne s’est passé pendant mon absence à propos de l’un de nos dossiers. Une annulation, un allongement ou une majoration par exemple. Je dois ensuite suivre les directives de mon chef de groupe et organiser ma journée afin d’accomplir mes objectifs à temps. Si je ne réussis pas, le salaire de toute mon équipe s’en retrouvera pénalisé ou notre temps de travail sera rallongé afin d’atteindre les objectifs initialement fixés. Le chef de groupe divise le temps de travail et fixe les objectifs en fonction du temps accordé par le client pour finir le projet. Demander plus de temps au client nous ferait perdre le contrat a l’avenir, il n’y a donc que très peu de marge de manœuvre.

Tu travailles au Canada. Quelles sont les différences majeures que tu as remarquées avec la France? Et pourquoi le Canada?

Je travaille au Canada parce qu’en France, à moins que vous parliez 6 langues, vous n’avez aucune chance de travailler dans la traduction. Les Belges ou les Néerlandais parlent depuis leurs naissances 3 ou 4 langues, il y a beaucoup de compétition. De plus, les salaires en traduction sans diplôme universitaire ou s’il n’est pas reconnu par un organisme de traduction sont extrêmement bas. Être traducteur indépendant en Europe est extrêmement difficile.

Il y a plusieurs différences entre le Canada et la France. Les traducteurs indépendants sont reconnus et appréciés, ils n’ont pas de restrictions quant au nombre de langues qu’ils parlent. Le système canadien valorise un système qualitatif plutôt que quantitatif. Les Canadiens préfèrent des traducteurs spécialisés dans deux langues plutôt que des traducteurs qui en parlent 5 ou 6. Les instances canadiennes recherchent des traducteurs de l’anglais vers le français ou inversement pour des documents légaux, des comptes rendus d’audience, des brevets pour des inventions, des analyses scientifiques ou statistiques, des amendes ou reprises de possessions de la police canadienne, etc. À mon avis, le Canada reste un meilleur environnement si l’on souhaite devenir traducteur.

Utilises-tu les outils de TAO et de traduction automatique? Et qu’en penses-tu ?

Oui je les ai utilisés de manière récurrente. Il s’agit d’un outil incroyable qui nous fait gagner énormément de temps pour des chaines de phrases qu’on a déjà traduit des centaines de millions de fois. Plusieurs de mes collègues s’inquiètent de cette évolution. Je pense que cette technologie est la bienvenue, elle est même devenue indispensable pour un travailleur indépendant. Imaginez que vous deviez traduire des textes légaux comme des contrats ou des baux pour des locations : 90 % du document est toujours le même, seul les noms et les amendements du contrat changent. Cela serait beaucoup de travail inutile et de temps perdu. De toute façon, l’outil nous permet toujours de choisir comment traduire chaque phrase, le résultat final sera donc toujours le nôtre. Je m’inquiéterai le jour ou la machine pourra, comme aux échecs, prendre une décision plus vite et mieux que moi.

Quelles sont pour toi les plus grandes difficultés et les plus grandes contraintes du métier de traducteur?

Les heures de travail. En indépendant, votre salaire dépendra de vos clients, mais vous ne compterez pas vos heures. En société, votre salaire sera prédéfini, mais votre équipe comptera sur vous pour être présent quel que soit le jour. Comprenez bien, si vous n’aimez pas travailler les fins de semaine, pendant les vacances ou très tard le soir jusqu’a 3 ou 4 h du matin, si vous n’aimez pas la répétition, le travail en équipe, la conciliation, la diplomatie ou si vous n’aimez pas vous vendre, ce travail n’est pas fait pour vous.

Et qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton métier?

Les liens que l’on forge. Le travail est difficile et éreintant, vous rentrerez chez vous le soir épuisé à force de scruter un écran pendant des heures. Mais comme dit le proverbe, c’est à travers les difficultés que les meilleures relations s’entretiennent. En société, chaque projet vous rapprochera de vos collègues et à travers toutes les difficultés que vous surmonterez, vous vous sentirez comme faisant partie d’un tout. En indépendant, vous serez très proches de vos clients qui vous feront partager de très bons moments, chaque projet que vous accomplirez renforcera la confiance qu’ils ont en vous et vous tisserez des liens avec de nombreuses personnes. Vous aurez un large cercle de connaissances, on vous reconnaitra dans la rue et on vous accostera pour vous poser des questions sur vos activités.

Quels conseils donnerais-tu à de jeunes traducteurs/étudiants en traduction?

Je pense leur avoir donné suffisamment de conseils jusqu’ici. Mais si j’en avais un en particulier, ce serait celui-ci : la traduction est une opportunité de vous construire et de vous faire un nom. Il ne faut absolument pas s’y jeter avec des yeux ébahis rêvant d’un emploi idéal. Comme partout, il y a des avantages et des inconvénients, accepter les inconvénients nous permet de mieux apprécier les avantages. Le démarrage est difficile, mais une fois la pente remontée, votre futur est entièrement entre vos mains.

Et pour finir, de nouveaux projets à venir?

J’ai trop voyagé jusqu’ici, jamais plus de six mois au même endroit depuis mes 18 ans. Je souhaite juste me poser. Néanmoins, je veux toujours découvrir de nouveaux endroits, par exemple je suis allé au Japon cette année. Un pays magnifique que je recommande mais pour l’instant, je voudrais des enfants et fonder ma propre entreprise de traduction une fois que j’aurai changé de province.

 

Merci infiniment Damien pour le temps accordé et pour ta patience. Merci pour toutes les réponses que tu as apportées et nous te souhaitons vraiment le meilleur pour la suite. En espérant que cette nouvelle année sera aussi fructueuse pour toi que l’année dernière. Merci encore pour tous tes conseils, et je sais que tes réponses en inspireront et motiveront plus d’un !

Propos recueillis par Amélia Guibbal

 

La méthode Pareto en agence de traduction

Par BrandonDauvé, étudiant en M2 TSM.

Qu’est-ce que le principe de Pareto ?

Le concept doit son nom au sociologue et économiste italien de la fin du XIXe/début du XXe siècle, Vilfredo Pareto qui a analysé les données fiscales de plusieurs pays européens (France, Angleterre,Prusse, Russie…) et, suite à cette analyse, il a remarqué un phénomène similaire : en général, 80 % des richesses étaient détenues par 20 %de la population.


Vilfredo Pareto

Au fil du temps, ce concept a été réutilisé dans plusieurs domaines, notamment dans le management, pour signifier que 80 % des effets sont le produit de 20 % des causes.

Cette idée est devenue universelle car elle peut s’appliquer à n’importe quelle situation. Par exemple, 20 % des clients d’une entreprise représentent 80 % du chiffre d’affaires. Ou encore, 20 % des produits d’un supermarché vont représenter 80 % des ventes, etc.

Le principe de Pareto dans le monde professionnel

Outre la relation 20/80, il faut surtout retenir à travers ce principe, qu’une petite cause peut représenter la majorité des conséquences/effets.

En suivant ce concept, des entreprises peuvent axer leur réflexion sur leurs activités et sur leurs tâches afin de déceler celle qui est susceptible de provoquer le plus gros résultat ou atteindre au mieux l’objectif de l’entreprise ou d’un projet.

Afin d’y arriver, il faut faire un état des lieux de l’entreprise, prendre du recul en se posant ces questions :

Que faisons-nous, quelles sont nos activités ?
Quel est le produit que nous recevons avant la transformation et quelles sont les consignes ?
Quel est l’objectif de cette transformation ?
Quelles sont les tâches à effectuer afin de transformer le produit reçu en un produit fini qui va satisfaire au mieux notre client ?
Quelle tâche correspond le plus à l’objectif fixé par le client ?

Ces questions permettent de dresser un bilan de l’entreprise qui peut changer le fonctionnement en interne ou même déboucher sur une nouvelle stratégie adaptée pour un client/marché bien spécifique au même titre qu’une analyse SWOT par exemple (analyse des forces/faiblesses et des risques/opportunités avant d’envisager le lancement d’un projet).

En effet, on peut découvrir qu’une tâche qui était jusqu’alors peu prise au sérieux, peut avoir un rôle bien plus important dans le but de satisfaire l’objectif final.

Le principe de Pareto dans une agence de traduction

On peut appliquer ce principe à la gestion de projets dans une agence de traduction.

Le produit reçu correspond à une demande de traduction effectuée par un client.
Le produit reçu contient 1 ou plusieurs fichiers sources ainsi que des instructions.
Prenons un exemple : une traduction d’un document marketing d’un lieu touristique de l’anglais vers l’allemand, de 1 500 mots en 2 jours ouvrés, avec la consigne de ne pas traduire certains passages surlignés et de traduire des passages non-éditables sur des images sur un fichier Word à part.

Quel est l’objectif de ce projet ?
Il faut bien sûr satisfaire le client qui a fixé une deadline de 2 jours ouvrés (le délai), établi des consignes (faire le travail demandé) et qui attend un travail de qualité (choix du bon traducteur : généralement le traducteur a l’habitude de traduire pour ce client) en sachant que ce projet s’adressera à un public germanophone qui souhaite visiter une région bien précise (adopter le bon style avec les bonnes tournures). Ces 4 objectifs forment ce que l’on appelle la satisfaction client.

Les tâches à effectuer pour le PM sont les suivantes :

  • Ouvrir le fichier source et masquer les passages qu’il ne faut pas traduire
  • Recopier les phrases présentes sur les images non-éditables sur un autre fichier Word.
  • Créer le projet sur l’outil de TMS (Translation Management System)
  • Effectuer l’analyse
  • Confirmer la commande
  • Proposer le job à un traducteur(délai de 1 h avant la réponse) et créer les postes
  • Vérifier que le traducteur a livré en respectant la deadline imposée par le client
  • Relire le texte en gardant les consignes (marketing/tourisme/public germanophone) en tête
  • Démasquer les passages à ne pas traduire afin de rendre le fichier dans l’état escompté par le client
  • Procéder à la livraison des 2 documents cibles (le fichier source traduit ainsi que le fichier Word qui contient le texte des images non-éditables)
  • Être disponible pour tout retour positif ou négatif du client
  • Trouver des solutions en cas de mécontentement de la part du client (Identifier la source du problème et négocier avec le client)

Quelles tâches sont les plus susceptibles de satisfaire le client par rapport à ce projet ?

Pour ce projet, la satisfaction client c’est : le délai, le respect des consignes, la qualité et l’adaptation au public cible. Mais il faut trouver LA composante de la satisfaction client la plus importante.


– Le délai peut toujours être négociable avec ce client et ce n’est pas un projet urgent.
– Le respect des consignes est important, mais si les passages ont quand même été traduits, le client pourra toujours récupérer le passage source.
– La qualité est importante, mais si le texte n’est pas adapté au public cible,cela n’a pas de sens.
– Ici, l’objectif principal est le public cible.

Il faut donc trouver la tâche de gestion de projets qui permettra d’atteindre au mieux le public cible.

Parmi cet ensemble de tâche, il faut se concentrer sur une seule.
Pour ce projet, on peut estimer que la tâche primordiale afin d’atteindre le public cible est : l’attribution de la traduction au traducteur allemand adapté pour ce genre de demande (le choix du traducteur).

Avant de lancer ce projet, le PM doit donc cerner l’objectif principal de cette demande dans le but de satisfaire au mieux le client, et trouver la tâche qui sera primordiale afin d’atteindre l’objectif.

Pour reprendre la formule de Pareto, 20 % des tâches (l’assignation de la traduction au bon traducteur) va représenter 80 % de la satisfaction client (une traduction adaptée au public cible).

Pour citer un autre exemple : lorsque ce même client fait une demande urgente, le critère optimal de satisfaction sera le délai. La tâche principale sera la livraison rapide du projet,quitte à ce que la qualité soit un peu moins bonne que dans un projet non urgent.

Le principe de Pareto permet donc de prendre du recul sur un projet afin de bien définir l’objectif principal et,suite à cela, de trouver la tâche qui aura le plus de chance de satisfaire l’objectif principal, dans la théorie de la relation 20/80.

Agences de traduction et traducteurs indépendants : des relations compliquées ?

Par Steffie Danquigny, étudiante M1 TSM

Il y a un peu plus d’un an, j’envoyais mon dossier de candidature pour le Master TSM. Depuis, j’ai appris énormément sur le monde de la traduction, que ce soit l’utilisation des mémoires de traduction, l’intérêt des corpus, ou encore la façon dont une bonne (ou mauvaise) recherche terminologique peut affecter une traduction technique. Je me suis également rendu compte du grand nombre de traducteurs indépendants dans ce secteur, mais aussi de la réputation des agences de traduction, qui n’est pas aussi bonne qu’on pourrait le croire.

Pour les personnes extérieures au métier, ces agences sont tout simplement des entreprises employant des dizaines de traducteurs et d’interprètes. Pourtant, ce portrait est loin de la réalité : la plupart des agences sont en fait des petites entreprises qui ne comptent que peu de salariés, qui sont souvent des gestionnaires de projets. Il est peu fréquent que ces agences emploient des traducteurs « in-house » : elles ont alors recours à des traducteurs indépendants. Mais alors, pourquoi les freelances voient-ils parfois d’un mauvais œil ces agences, alors qu’elles leur donnent du travail ?

Agences de traduction : que leur reproche-t-on ?

Pour commencer, leurs tarifs. On se rend compte en parcourant les forums de traduction que les traducteurs qui ne travaillent qu’avec des clients directs, et jamais avec des agences, reprochent à ces dernières de les payer à des tarifs très bas (par exemple : moins de 8 centimes au mot) et donc de faire de gros bénéfices, alors que selon eux, elles ne font que « transférer un e-mail du client au traducteur ».

Il est vrai que, la plupart du temps, si une agence reçoit le CV d’un très bon traducteur mais que celui-ci demande un tarif au mot trop élevé, elle risque de ne pas lui proposer de collaboration. En général, lorsqu’elle cherche de nouveaux traducteurs, l’agence commence par définir le tarif maximal qu’elle est prête à payer, cherche un traducteur correspondant au tarif et à la spécialisation, et idéalement, lui fait passer un test de traduction. Si celui-ci correspond à ses attentes, l’entreprise l’engage, parfois sans chercher à savoir si de meilleurs traducteurs sont disponibles sur le marché (ce système de recrutement est par ailleurs en opposition avec celui des organisations internationales, qui elles, essayent de recruter le meilleur traducteur possible et lui offrent un très bon salaire.) Bien évidemment, ce n’est pas le cas de toutes les agences : certaines d’entre elles travaillent avec les meilleurs traducteurs dans leur spécialisation, peu importe le prix. Mais c’est ce qui arrive souvent aux petites agences, ou aux plus grandes, qui veulent augmenter leur marge. Ainsi, les traducteurs (notamment les jeunes diplômés) en viennent parfois à baisser leurs tarifs auprès des agences, voire à les « brader » afin de rester compétitifs.

Ensuite, les délais. « Nombre de mots : 7 000. Livraison : Demain matin ».

Un traducteur traduit en moyenne 2 500 mots par jour, voire 5 000 mots pour les plus rapides. Malheureusement, les agences de traduction ont tendance à oublier ce détail lorsqu’elles nous envoient un texte à traduire, ou alors considèrent qu’un traducteur freelance a des horaires flexibles et travaille donc de nuit sur demande. Alors, que faire ? Travailler jusqu’à 3 heures du matin pour rendre une traduction probablement bâclée dont on ne sera  pas pleinement satisfait, ou refuser ce travail au risque de ne plus recevoir de projets de la part de cette agence ? De plus, alors qu’elles veulent recevoir la traduction le plus vite possible, c’est parfois après plusieurs mois et relances que les agences paient leurs traducteurs.

 

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Les agences méritent-elles toutes ces critiques ?

Si les traducteurs continuent de travailler avec les agences malgré cette réputation, ce n’est pas sans raison. En effet, bien que certaines agences malintentionnées se permettent de faire plus de 50 % de bénéfices sur le dos des traducteurs, et que d’autres leur demandent l’impossible (livraison pour hier, « révision » d’une traduction automatique, etc), ce n’est évidemment pas le cas de toutes les agences, fort heureusement ! Voici quelques détails sur le travail effectué par les agences qui pourraient changer l’opinion que vous portez sur ces dernières.

Tout d’abord, intéressons-nous à la gestion de projets. Il faut savoir que la remarque disant que les gestionnaires de projets ne font que « transférer un e-mail » se révèle fausse dans la plupart des cas. Alors qu’un traducteur indépendant ne s’occupe que de sa paire de langue (voire de deux paires de langues), l’agence – peu importe sa taille – peut recevoir des demandes de traduction vers plusieurs, voire beaucoup de langues. Lors de mon stage dans une toute petite agence (composée de moins de 5 salariés), le plus gros projet dont j’ai m’occuper comportait 32 langues. De ce fait, une ou deux journées étaient nécessaires avant même le lancement du projet : préparation de fichiers, création du projet dans le logiciel de TAO, vérification des mémoires de traduction, création des rapports, écriture du devis client, sélection des traducteurs, vérification de leurs devis, création d’un planning précis comportant toutes les étapes du projet, etc. Tout cela ne se fait pas en un claquement de doigts. Après réception des traductions, il faut également prévoir du temps pour la révision, la PAO, l’assurance qualité ainsi que la livraison.

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Ensuite, il ne faut pas oublier le marketing, qui occupe une place très importante dans le quotidien d’une agence de traduction. Être capable d’obtenir de nouveaux clients et de les garder est un élément crucial pour le bon fonctionnement d’une entreprise. Alors que certains traducteurs chanceux, après plusieurs années de service, reçoivent quotidiennement des projets de la part d’agences ou de clients directs et n’ont plus besoin de passer des heures à la recherche de nouveaux clients, une agence de traduction ne s’arrête jamais de prospecter, et emploie généralement une ou plusieurs personnes pour mener à bien cette mission. En plus de la recherche classique sur internet, à laquelle s’ajoutent des centaines d’appels, l’agence se doit de tenir un site web de qualité et régulièrement mis à jour, parfois agrémenté d’un blog et/ou d’une newsletter. Il lui arrive également de devoir se déplacer pour une réunion au cours de laquelle elle explique l’avantage de la TAO (avec démonstration en direct, par exemple), d’investir dans des dépliants et/ou emplacements publicitaires en ligne, de joindre des associations payantes, d’obtenir des certifications professionnelles, etc. Tout cela coûte du temps et de l’argent.

Enfin, l’agence de traduction doit avoir une e-réputation impeccable. Elle doit être présente sur les réseaux sociaux (notamment LinkedIn, Twitter, Facebook, …) et alimenter ces derniers quotidiennement, en prenant soin de proposer des contenus de qualité, qui intéressent à la fois ses clients, les clients potentiels ainsi que les traducteurs avec lesquels elle travaille. Il s’agit donc d’une présence virtuelle réfléchie, qui nécessite généralement l’emploi d’un spécialiste. Les réseaux sociaux sont un moyen pour l’entreprise d’acquérir de nouveaux clients, de garder ceux avec qui elle travaille déjà, de s’informer sur les traducteurs avec qui elle souhaite collaborer, et enfin, de se tenir informée de toutes les nouveautés de l’industrie de la traduction, et du secteur dans lequel elle se spécialise. La plupart des traducteurs indépendants sont eux aussi présents sur les réseaux sociaux, mais dans des proportions généralement moindres.

En résumé, il faut savoir que gérer une agence de traduction n’est pas une tâche aussi simple qu’on pourrait le croire. La gestion de projets, des réseaux sociaux et le marketing prennent une place très importante au sein de ce type d’entreprises, les bénéfices que font les agences ne vont donc pas directement dans leur poche puisque tout ce travail en interne doit être financé. De plus, il convient de préciser que les agences qui en demandent beaucoup aux traducteurs travaillent souvent elles-mêmes pour des clients très difficiles !

Sources :

« A Little Love for Agencies », Anthony Teixeira

« Les 5 mythes de l’agence de traduction », Translate Media

« Agences de traduction : le cauchemar des traducteurs », Cultures Connection

Les impératifs d’une bonne traduction : Pourquoi les traducteurs posent-ils tant de questions ?

Par Alessandro Circo, étudiant M1 TSM

 

Depuis leurs origines, les traducteurs s’interrogent sur la qualité des traductions. De nombreuses théories ont vu le jour, une bonne traduction doit-elle privilégier la fidélité à la fluidité, doit-elle faire abstraction des éléments propres à la culture de la langue source ou les mettre en avant, les questions posées à ce sujet sont nombreuses. Aujourd’hui, je ne m’intéresserai pas au travail de traduction en lui-même, mais plutôt aux éléments qui le conditionnent, tout ce qui peut contribuer au bon travail du traducteur et que j’ai pu découvrir lors de mon premier stage en tant que traducteur en herbe. Même si le métier de traducteur peut apparaître comme solitaire, nous verrons que le traducteur du XXIe siècle est loin d’être seul face à son écran. Il peut (la plupart du temps) compter sur l’appui de nombreuses ressources, de ses compères et de ses clients.

Un texte source…

La première et la plus importante « ressource » du traducteur est, sans grande surprise, le texte original. À ce sujet il convient de distinguer deux choses, le texte brut et le document formaté. Aujourd’hui, il arrive encore que le traducteur ne reçoive que le texte brut, ce qui peut poser quelques problèmes. Parfois, il ne reçoit qu’un fichier à ouvrir directement avec les divers outils de TAO qu’il utilise. Certains de ces outils peuvent vous indiquer si le segment est un titre, un élément d’une liste ou le corps du texte. Une aide précieuse lorsque le document est formaté de manière classique (Titre, sous titres, corps de texte, etc.) mais si c’est un logiciel que vous traduisez, un Powerpoint ou encore un site Web, un test, un questionnaire, alors ces informations ne vous seront pas d’une grande utilité et vous rencontrerez de nombreux segments sans aucun contexte, parfois même composés d’un seul mot. Il est donc primordial pour le traducteur d’avoir (d’exiger) un accès au document original formaté, au site Web, au logiciel qu’il traduit et ce n’est malheureusement pas toujours possible.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

 

…de qualité

Un autre point important à propos du texte source et qui influe grandement sur la traduction finale : sa qualité. L’utilisation d’une langue pivot est très répandue aujourd’hui dans le milieu de la traduction. Il est plus facile (et moins onéreux) pour une entreprise dont la langue est peu représentée de faire traduire une première fois le texte vers une langue très représentée (à tout hasard, l’anglais) puis d’effectuer le reste des traductions depuis cette langue qui est maîtrisée par de nombreux traducteurs dans tous les pays du monde. Seulement, un problème se pose, si la première traduction est réalisée à la hâte, par exemple via un traducteur automatique sans post-édition, alors le texte cible sera d’une piètre qualité et c’est ce texte qui servira de base à toutes les autres traductions. Le problème reste léger si le texte est plutôt rédactionnel et que le traducteur est en mesure d’en saisir tout le sens en dépit des bizarreries qu’il contient. Cependant, lorsqu’un traducteur se retrouve face à un texte très technique bancal, comment peut-il produire une traduction de qualité, comment peut-il rechercher la terminologie lorsqu’il n’est même pas sûr que le terme source est le terme réellement en usage. La solution ? S’armer de patience et naviguer sur le Web, tenter de trouver des textes similaires en langue cible (traduite ou originale) afin de repérer les termes utilisés et pourquoi pas demander le texte original, même lorsqu’on ne connaît pas la langue, pour se faire une idée de la voie à suivre à l’aide de la traduction automatique (pour les utilisateurs avertis).

 

Les références

N’allez pas croire que les traducteurs sont systématiquement des experts dans le domaine du texte qu’ils traduisent. Vous avez dit tricheurs ? Non, les traducteurs s’inspirent. Cette inspiration provient tantôt de traductions qui ont déjà fait leur preuve (TM), tantôt de glossaires rédigés par les réels experts ou encore de textes de référence, le tout fourni et validé par le client. La traduction est un réel plaisir lorsque ces trois éléments sont rassemblés, le traducteur peut alors piocher dans l’une ou l’autre des ressources, il peut recouper les informations afin de vérifier (encore et encore) que le terme qu’il a choisi est le bon, que la tournure correspond aux standards du domaine, que la typographie est celle qui est attendue, etc. Mais ce genre de scénario relève encore de l’utopie, les traducteurs doivent régulièrement s’attaquer à des textes techniques avec très peu d’appuis. Pas de panique, là encore le Web regorge d’informations qu’il faudra bien évidemment trier, mais le traducteur est un adepte du tri sélectif et certains sites font un travail exceptionnel. Vous n’avez pas de glossaire ? L’Union européenne et l’Office de la langue française au Québec en proposent (pour n’en citer que deux). Vous n’avez pas de texte de référence ? Consultez les corpus en ligne ou compilez-en un par vous-même. Vous n’avez pas de TM ? Vous n’avez pas de TM. Malheureusement, parfois le Web ne suffit pas à fournir toute l’aide dont le traducteur a besoin. Dans ces situations extrêmes, une seule solution se présente à lui : poser des questions.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

La communication

Oui, le traducteur ne travaille pas en autarcie, alors pourquoi se priver ? La communication est une ressource qu’il doit maîtriser. Par exemple, lorsqu’il travaille sur un projet partagé avec plusieurs collègues, la seule façon de garantir la cohérence du texte traduit est de discuter avec eux des différentes options de traduction, en face à face, via une plateforme de collaboration, par mail ou téléphone, tous les moyens sont bons pour éviter de faire fausse route sur un projet commun. De plus, la mise en commun des idées ne peut être que bénéfique à la qualité de la traduction, profiter d’un point de vue extérieur sur une phrase qui nous pose problème peut rapidement débloquer la situation. Bien entendu, parfois, ni les ressources à notre disposition, ni le Web, ni même nos très chers collègues ne peuvent nous venir en aide. À cet instant, il ne reste qu’une personne vers laquelle se tourner, une seule personne dont les réponses pourront nous éclairer : le client. Si le traducteur constate que les ressources qui lui ont été fournies sont incomplètes, il se doit d’en faire la demande au client. Idem s’il a un doute concernant un terme ou sur le ton à employer. Les communications avec le client peuvent parfois se montrer laborieuses, via un fichier Excel, via les gestionnaires de projet, mais lorsque les réponses arrivent, elles sont généralement sans appel et permettent au traducteur de lever bon nombre de doutes. Car si un traducteur pose tant de questions, c’est avant tout pour offrir la meilleure qualité possible à son client.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

 

Les strips sont l’œuvre d’Alejandro Moreno-Ramos, un traducteur/auteur/dessinateur qui raconte avec humour les péripéties de Mox, un jeune traducteur freelance. Ses aventures ont donné naissance à un blog et trois livres de bande-dessinée. Je tiens à remercier l’auteur pour son travail dans lequel j’ai pu trouver une parfaite illustration de mes propos.