Les impératifs d’une bonne traduction : Pourquoi les traducteurs posent-ils tant de questions ?

Par Alessandro Circo, étudiant M1 TSM

 

Depuis leurs origines, les traducteurs s’interrogent sur la qualité des traductions. De nombreuses théories ont vu le jour, une bonne traduction doit-elle privilégier la fidélité à la fluidité, doit-elle faire abstraction des éléments propres à la culture de la langue source ou les mettre en avant, les questions posées à ce sujet sont nombreuses. Aujourd’hui, je ne m’intéresserai pas au travail de traduction en lui-même, mais plutôt aux éléments qui le conditionnent, tout ce qui peut contribuer au bon travail du traducteur et que j’ai pu découvrir lors de mon premier stage en tant que traducteur en herbe. Même si le métier de traducteur peut apparaître comme solitaire, nous verrons que le traducteur du XXIe siècle est loin d’être seul face à son écran. Il peut (la plupart du temps) compter sur l’appui de nombreuses ressources, de ses compères et de ses clients.

Un texte source…

La première et la plus importante « ressource » du traducteur est, sans grande surprise, le texte original. À ce sujet il convient de distinguer deux choses, le texte brut et le document formaté. Aujourd’hui, il arrive encore que le traducteur ne reçoive que le texte brut, ce qui peut poser quelques problèmes. Parfois, il ne reçoit qu’un fichier à ouvrir directement avec les divers outils de TAO qu’il utilise. Certains de ces outils peuvent vous indiquer si le segment est un titre, un élément d’une liste ou le corps du texte. Une aide précieuse lorsque le document est formaté de manière classique (Titre, sous titres, corps de texte, etc.) mais si c’est un logiciel que vous traduisez, un Powerpoint ou encore un site Web, un test, un questionnaire, alors ces informations ne vous seront pas d’une grande utilité et vous rencontrerez de nombreux segments sans aucun contexte, parfois même composés d’un seul mot. Il est donc primordial pour le traducteur d’avoir (d’exiger) un accès au document original formaté, au site Web, au logiciel qu’il traduit et ce n’est malheureusement pas toujours possible.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

 

…de qualité

Un autre point important à propos du texte source et qui influe grandement sur la traduction finale : sa qualité. L’utilisation d’une langue pivot est très répandue aujourd’hui dans le milieu de la traduction. Il est plus facile (et moins onéreux) pour une entreprise dont la langue est peu représentée de faire traduire une première fois le texte vers une langue très représentée (à tout hasard, l’anglais) puis d’effectuer le reste des traductions depuis cette langue qui est maîtrisée par de nombreux traducteurs dans tous les pays du monde. Seulement, un problème se pose, si la première traduction est réalisée à la hâte, par exemple via un traducteur automatique sans post-édition, alors le texte cible sera d’une piètre qualité et c’est ce texte qui servira de base à toutes les autres traductions. Le problème reste léger si le texte est plutôt rédactionnel et que le traducteur est en mesure d’en saisir tout le sens en dépit des bizarreries qu’il contient. Cependant, lorsqu’un traducteur se retrouve face à un texte très technique bancal, comment peut-il produire une traduction de qualité, comment peut-il rechercher la terminologie lorsqu’il n’est même pas sûr que le terme source est le terme réellement en usage. La solution ? S’armer de patience et naviguer sur le Web, tenter de trouver des textes similaires en langue cible (traduite ou originale) afin de repérer les termes utilisés et pourquoi pas demander le texte original, même lorsqu’on ne connaît pas la langue, pour se faire une idée de la voie à suivre à l’aide de la traduction automatique (pour les utilisateurs avertis).

 

Les références

N’allez pas croire que les traducteurs sont systématiquement des experts dans le domaine du texte qu’ils traduisent. Vous avez dit tricheurs ? Non, les traducteurs s’inspirent. Cette inspiration provient tantôt de traductions qui ont déjà fait leur preuve (TM), tantôt de glossaires rédigés par les réels experts ou encore de textes de référence, le tout fourni et validé par le client. La traduction est un réel plaisir lorsque ces trois éléments sont rassemblés, le traducteur peut alors piocher dans l’une ou l’autre des ressources, il peut recouper les informations afin de vérifier (encore et encore) que le terme qu’il a choisi est le bon, que la tournure correspond aux standards du domaine, que la typographie est celle qui est attendue, etc. Mais ce genre de scénario relève encore de l’utopie, les traducteurs doivent régulièrement s’attaquer à des textes techniques avec très peu d’appuis. Pas de panique, là encore le Web regorge d’informations qu’il faudra bien évidemment trier, mais le traducteur est un adepte du tri sélectif et certains sites font un travail exceptionnel. Vous n’avez pas de glossaire ? L’Union européenne et l’Office de la langue française au Québec en proposent (pour n’en citer que deux). Vous n’avez pas de texte de référence ? Consultez les corpus en ligne ou compilez-en un par vous-même. Vous n’avez pas de TM ? Vous n’avez pas de TM. Malheureusement, parfois le Web ne suffit pas à fournir toute l’aide dont le traducteur a besoin. Dans ces situations extrêmes, une seule solution se présente à lui : poser des questions.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

La communication

Oui, le traducteur ne travaille pas en autarcie, alors pourquoi se priver ? La communication est une ressource qu’il doit maîtriser. Par exemple, lorsqu’il travaille sur un projet partagé avec plusieurs collègues, la seule façon de garantir la cohérence du texte traduit est de discuter avec eux des différentes options de traduction, en face à face, via une plateforme de collaboration, par mail ou téléphone, tous les moyens sont bons pour éviter de faire fausse route sur un projet commun. De plus, la mise en commun des idées ne peut être que bénéfique à la qualité de la traduction, profiter d’un point de vue extérieur sur une phrase qui nous pose problème peut rapidement débloquer la situation. Bien entendu, parfois, ni les ressources à notre disposition, ni le Web, ni même nos très chers collègues ne peuvent nous venir en aide. À cet instant, il ne reste qu’une personne vers laquelle se tourner, une seule personne dont les réponses pourront nous éclairer : le client. Si le traducteur constate que les ressources qui lui ont été fournies sont incomplètes, il se doit d’en faire la demande au client. Idem s’il a un doute concernant un terme ou sur le ton à employer. Les communications avec le client peuvent parfois se montrer laborieuses, via un fichier Excel, via les gestionnaires de projet, mais lorsque les réponses arrivent, elles sont généralement sans appel et permettent au traducteur de lever bon nombre de doutes. Car si un traducteur pose tant de questions, c’est avant tout pour offrir la meilleure qualité possible à son client.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

 

Les strips sont l’œuvre d’Alejandro Moreno-Ramos, un traducteur/auteur/dessinateur qui raconte avec humour les péripéties de Mox, un jeune traducteur freelance. Ses aventures ont donné naissance à un blog et trois livres de bande-dessinée. Je tiens à remercier l’auteur pour son travail dans lequel j’ai pu trouver une parfaite illustration de mes propos.

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Le marché de la traduction en 2022 (rapport TAUS)

Dans le cadre du TSM Skills Lab 2018, les étudiant.e.s de la formation TSM de l’Université de Lille ont traduit en français le rapport The Translation Industry in 2022 du groupe de réflexion sur les métiers de la traduction TAUS.

 

Télécharger le rapport :

TAUS

 

Il est facile d’être objectif en temps de paix, beaucoup, moins lorsque des contraintes apparaissent

Par Oriane Bourdin, étudiante M1 TSM

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En temps de guerre, comprendre son ennemi est primordial. Cela permet de le connaître, d’anticiper ses actions. Il est de la mission du traducteur de rendre compréhensible l’information. Plus qu’un intermédiaire, il est une clef de voûte d’un conflit. Il est un pont, un moyen de communication indispensable entre des nations.

L’histoire, récente ou non, nous a prouvé à quel point son exercice est périlleux. Que cela soit volontaire ou involontaire, la neutralité déontologique du traducteur a été ou est remise en question. Revenons ensemble sur quelques conflits l’illustrant.

 

« Le linguiste est victime de sa propre culture. »

L’Etat d’Israël est né en 1948, d’une décision de l’ONU suite aux événements de la seconde guerre mondiale. Dès ses premières années, il rentre en conflit avec ses voisins qui voient d’un mauvais œil l’attribution d’une terre à un nouvel état. Une guerre éclate, et la situation est telle que les combats se déroulent suivant le modèle dit « de guerilla », dont les sabotages sont une composante.

Ainsi, les israéliens utilisent différentes qualifications pour les saboteurs. S’ils sont juifs, et qu’ils sabotent des installations britanniques, ils sont appelés ‘habelim (ceux qui blessent). S’ils sont arabes et qu’ils sabotent des installations juives, ils sont appelés feddayin – dérivé du mot arabe fida’yi (prêt à se sacrifier). Ainsi, les deux terminologies évitent aux traducteurs de confondre les combattants, les distinguant parfaitement selon leur camp. A noter toutefois que depuis la création du Fata’h (1964), la terminologie hébraïque est la même lorsque l’on parle en hébreu d’un acte de sabotage juif ou arabe : Maassé ‘habala (מעשה חבלה).

 

« Le traducteur n’est pas une machine, il est un être humain avec des convictions. »

Plus de 40 ans après l’indépendance d’Israël, une guerre éclate dans les Balkans. La chute du Maréchal Tito, président de Yougoslavie, réveille des passions nationalistes.  Des revendications d’autonomie entraînent un conflit entre voisins de plus de 10 ans.

Dans ces Balkans déchirés, la Communauté européenne tente d’assurer son rôle diplomatique et de calmer les velléités destructrices. Elle met alors en place une mission d’observation (ECMM), qui a notamment eu pour rôle de recueillir des témoignages de serbes ou de croates ayant subi la guerre.

Les traducteurs volontaires de cette ECMM – Mission d’observation de la Communauté européenne – étaient pour une partie des croates. Certains de ces croates, certes missionnés par la communauté européenne et certes tenus par l’obligation déontologique d’objectivité, se sont mis à se comporter davantage en « ambassadeurs » d’une cause – la leur – qu’en intermédiaires techniques. Certains de ces linguistes se permettaient même de répondre à la place des témoins interrogés. Ces déviances comportementales ont d’ailleurs entraîné des sanctions disciplinaires, à l’époque, allant jusqu’à l’expulsion.

 

Bien plus tôt, et dans une autre mesure, dans les années 40, un gros pays de l’est fait parler de lui. Il se fait appeler Union des Républiques socialistes soviétiques.

Parmi les dirigeants de ce pays, un célèbre Staline – « l’homme d’acier». Probablement un peu soupe au lait – on lui attribue entre 4 et 10 millions de victimes – il fut suivi successivement par cinq interprètes. Sur ces cinq, quatre ont péri aux mains de la NKVD, la police politique soviétique. Le dernier dû son salut à l’influent M. Molotov (dont le nom inspira les fameux cocktails).

Les traducteurs étaient ici en première ligne, en proie aux dangers politiques et aux susceptibilités personnelles des dirigeants soviétiques. Interrogés par la police politique, ils n’étaient plus vus comme des « outils » de communication mais comme des relais de propagande ennemie.

 

En 2007, en Afghanistan, une journaliste italienne est enlevée. Il s’agit de Daniele Mastrogiacomo. Avec son interprète, Ajmal Naqshabandi, ils sont détenus pendant deux semaines par les talibans, après être tombé dans un de leurs pièges. Le gouvernement italien finit par céder aux exigences des ravisseurs et organise un échange. Daniele Mastrogiacomo est sauvée, elle peut rentrer chez elle. Son compagnon d’infortune, lui, n’a pas la même « valeur » : il est décapité un mois plus tard.

Enfin, il paraît assez évident que la difficulté que revêt le périlleux métier de traducteur, tant techniquement que physiquement, n’est pas assez récompensée. Tiraillé, entre autre, entre une déformation culturelle, du politiquement correct, et le danger lié aux zones de conflits, le respect de la pure traduction sereine et objective.

 

Relativisons tout de même : le traducteur est moins sollicité dans certains conflits modernes. La rapidité des moyens d’information et de communication, l’émergence des réseaux sociaux qui y sont liés ainsi que l’appauvrissement de la langue permettent parfois d’effacer certaines barrières linguistiques. On pourrait ici mentionner, si nous étions mauvaise langue, certains tweets et discours présidentiels dont la complexité du vocabulaire est similaire à celle d’un jeune écolier…

 

Sources :

KAUFMANN F. « La terminologie idéologique du terrorisme dans le conflit du Proche-Orient sous le regard de l’interprète et du traducteur ». Topique [En ligne]. 2003. n°83, p. 87‑109. Disponible sur : https://doi.org/10.3917/top.083.0087

« Traducteurs dans l’histoire, traducteurs en guerre – Atlantide ». [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < http://atlantide.univ-nantes.fr/-Traducteurs-dans-l-histoire– > (consulté le 7 juin 2018)

« Pour les traducteurs, Trump est un casse-tête inédit et désolant | Slate.fr ». [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < http://www.slate.fr/story/131087/traduire-trump-mourir-un-peu > (consulté le 7 juin 2018)

« Les interprètes dans les conflits : les limites de la neutralité ». In : aiic.net [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2007. Disponible sur https://aiic.net/page/2693 (consulté le 7 juin 2018)

« Israël-Palestine: la guerre des mots ». In : Slate.fr [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2011. Disponible sur :  http://www.slate.fr/story/46595/israel-palestine-guerre-mots-colonie-implantation (consulté le 7 juin 2018)

« Good, bad, sad… Le langage de Trump est pauvre, mais redoutablement efficace – L’Express ». [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/good-bad-sad-le-langage-de-trump-est-pauvre-mais-redoutablement-efficace_1870753.html (consulté le 7 juin 2018)

« Donald Trump, un vocabulaire pauvre et simple compris par le plus grand nombre ». [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : http://geopolis.francetvinfo.fr/donald-trump-un-vocabulaire-pauvre-et-simple-compris-par-le-plus-grand-nombre-124947 (consulté le 7 juin 2018)

https://www.academia.edu/6542292/War_Translation_Transnationalism._Interpreters_In_and_Of_the_War_Croatia_1991-1992_

http://www.paulbogdanor.com/left/soviet/rosefielde.pdf

 

J’ai rencontré Merche García Lledó, traductrice indépendante espagnole et auteure du blog Traducir&Co

Par Anaïs Bourbiaux, étudiante M1 TSM

 

Âgée de 28 ans, Merche García Lledó a créé son blog Traducir&Co [blog rédigé en espagnol] en 2012 et est devenue traductrice indépendante en 2015. J’ai eu l’honneur de pouvoir lui poser quelques questions sur son parcours et sur sa vision du métier :

Merche

 ¡Hola Merche! Peux-tu te présenter en quelques mots, s’il te plaît ?

¡Hola! Eh bien, je m’appelle Merche, je suis née à Madrid mais j’ai vécu à Salamanque jusqu’en 2013, année où je suis retournée à Madrid pour travailler. J’ai ouvert mon blog Traducir&Co en 2012, durant ma troisième année d’études et, depuis, je n’ai pas cessé d’écrire des articles sur le monde de la traduction…

Quel a été ton parcours ?

J’ai d’abord commencé des études de philologie anglaise, que je n’ai pas terminées, avant de me lancer dans des études de traduction et d’interprétation à l’Université de Salamanque. En 2013, lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je suis repartie vivre à Madrid pour travailler dans une entreprise spécialisée dans la localisation. J’y suis restée deux ans. Ensuite, je suis devenue traductrice indépendante et… je le suis toujours !

Quel bilan fais–tu de tes études ? Penses-tu que l’Université t’a bien préparée au marché du travail ou trouves-tu, au contraire, qu’il existe un décalage important entre ce qui y est enseigné et la réalité ?

J’ai adoré mes études de traduction. J’étais très heureuse d’être admise dans ce cursus, étant donné que j’avais eu beaucoup de difficultés à réussir l’examen d’entrée, que j’ai passé trois fois au total. Après l’avoir finalement réussi, j’ai voulu profiter de chaque journée dans ce cursus. J’ai suivi beaucoup de matières très différentes (traduction littéraire, juridique, audio-visuelle…), ce qui m’a permis de me rendre compte de ce qui me plaisait ou non. De plus, la dernière année, nous avons suivi une matière appelée « Déontologie », dans laquelle nous avons appris à rédiger des factures, à fixer des tarifs, à préparer des CV etc. L’Université de Salamanque avait par ailleurs organisé une rencontre avec d’anciens étudiants pour qu’ils puissent nous raconter leur entrée sur le marché du travail et les difficultés rencontrées.

Néanmoins, j’ai trouvé que l’Université ne nous avait pas suffisamment préparés à la maîtrise de l’informatique. Si certains aspects enseignés dans cette matière étaient très utiles, je trouve que certaines matières auraient pu être remplacées par des aspects de la profession plus actuels et plus importants.

Comment l’envie de devenir traductrice indépendante t’est-elle venue ? Quels en sont les avantages selon toi ?

J’ai toujours eu envie de devenir traductrice indépendante. Je voulais être mon propre patron, pouvoir gérer mon emploi du temps… Après avoir travaillé dans une entreprise, je sentais que j’avais besoin de pouvoir décider quel type de projets accepter ou non, et de pouvoir gérer moi-même les projets que j’acceptais. Les principaux avantages de ce choix de vie professionnelle sont justement les raisons qui m’ont encouragée à devenir traductrice indépendante.

Tu écris sur ton blog que tu adores voyager ! D’après toi, le statut de traducteur indépendant est-il une bonne alternative pour les traducteurs qui n’aiment pas rester enfermés dans le bureau d’une entreprise et qui souhaitent s’éloigner un peu du contexte professionnel « classique » (horaires de bureau, collègues…) ?

Évidemment, celui qui souhaite devenir traducteur indépendant doit s’attendre à se sentir un peu seul. Toutefois, je me suis rapidement rendu compte à mes débuts que le mythe du traducteur en pyjama, seul chez lui, dépendait uniquement du traducteur lui-même : nous disposons d’une liberté absolue en ce qui concerne les déplacements, ce qui nous permet de travailler où nous voulons, que ce soit chez soi, dans des cafés, ou notamment dans des espaces de coworking, où il est facile de rencontrer des personnes dans la même situation. On se trouve ainsi des « collègues », on sort de chez soi… C’est l’option idéale ! Même si, parfois, disposer de trop de liberté (en ce qui concerne notamment les horaires de travail, le lieu, la façon dont on travaille) peut nous faire perdre un peu le fil, le point positif réside selon moi dans le fait que c’est le traducteur lui-même qui décide de la routine qu’il souhaite s’imposer et de la façon dont il gère ses projets.

Comment gères-tu l’incertitude que connaissent parfois les traducteurs indépendants ?

C’est compliqué… Le plus important est de ne pas perdre confiance en soi, mais je pense personnellement que la peur est toujours plus ou moins présente, que l’on débute ou non… En effet, on ne peut jamais anticiper les périodes durant lesquelles nous ne recevrons pas de travail ou, au contraire, celles durant lesquelles nous recevrons une pile de demandes !

Parle-nous maintenant de ton blog, Traducir&Co! Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans l’écriture en 2012 ?

L’écriture a toujours été une façon pour moi de mettre un peu d’ordre dans mes idées et mes pensées, et, à l’époque, j’avais également envie d’aider les futurs étudiants en traduction de l’Université de Salamanque qui recherchaient des informations sur l’examen d’entrée à la faculté de traduction. Lorsque je l’ai passé, j’ai eu du mal à trouver des informations sur le sujet et je souhaitais donc apporter ma pierre à l’édifice en créant mon blog ! Et, en effet, de tous mes articles, celui sur l’épreuve d’admission est le plus lu et le plus commenté.

Et que penses-tu de l’utilisation des réseaux sociaux pour un traducteur indépendant ? Est-ce indispensable ?

Je trouve que le fait d’être visible sur les réseaux sociaux permet d’avoir davantage de contacts, ce qui, plus tard, peut permettre aux traducteurs de se trouver davantage de clients. Néanmoins, je pense que si un traducteur préfère se déplacer, rencontrer d’autres personnes et sait comment s’y prendre, les réseaux sociaux ne sont pas forcément nécessaires.

Reçois-tu beaucoup de messages d’autres traducteurs qui lisent ton blog ?

Je reçois surtout des messages d’étudiants qui me posent des questions concernant leur cursus universitaire ou de jeunes diplômés qui ne savent pas vraiment comment se lancer sur le marché. 😊

Et que penses-tu de la situation des traducteurs indépendants en Espagne ?

En Espagne, la cotisation que doivent payer les traducteurs indépendants est très élevée, mais ces 276 euros (minimum) que nous payons chaque mois comprennent l’accès à un système de sécurité sociale que d’autres pays n’ont pas. Ailleurs, la cotisation est peut-être moins élevée mais le traducteur doit en contrepartie souscrire à une assurance santé très chère.

Tu parles également beaucoup de l’image que les gens ont généralement des traducteurs…

Oui, selon moi, et comme c’est le cas pour de nombreuses autres professions, peu de personnes savent exactement en quoi consiste notre travail. Beaucoup s’imaginent que nous traduisons tous des livres et ne pensent pas forcément que les messages qui sont lus au quotidien (qu’il s’agisse de publicité, de sites internet, de modes d’emploi ou de séries télévisées) peuvent être le fruit de notre travail. Ce n’est pas une critique, je pense que c’est à nous, traducteurs, d’expliquer en quoi notre travail consiste.

Je reviens d’un mois passé à Porto et d’un autre passé à Athènes et, lorsque je rencontrais des locaux et que je leur expliquais que j’étais traductrice et que je restais plusieurs semaines sur place, ils me regardaient, incrédules, se demandant comment je faisais pour vivre de ce « passe-temps » tout en prenant des « vacances » de plusieurs semaines. Je devais donc leur expliquer que, que je sois chez moi à Madrid ou à l’étranger, mon travail était exactement le même et que cette activité était bel et bien mon seul métier. Dès lors, je me réjouissais de les entendre me dire « Quel beau métier vous faites ! ».

Voudrais-tu continuer à travailler plus tard en tant que traductrice indépendante ? Quels sont tes projets ?

Je souhaite surtout faire mon possible pour continuer à m’épanouir dans mon travail. Actuellement je suis traductrice indépendante, c’était mon rêve et mon principal objectif, alors… mission accomplie. Qui sait quel autre objectif m’attend dans le futur ? 😉

 

Je remercie encore une fois Merche pour sa gentillesse et sa disponibilité ! N’hésitez pas à la contacter (en espagnol ou en anglais) si vous souhaitez en savoir plus sur son blog et sa carrière, elle adore les questions ! 😊

 

La traduction, c’est ma passion

Par Célia Jankowski, étudiante M1 TSM

 

Traducteur, un métier déprécié s’il en est un. Travailleur de l’ombre par excellence, il est rarement reconnu à sa juste valeur. Tout traducteur a déjà entendu au moins une fois cette phrase, prononcée d’un ton moqueur, parfois même incrédule, lorsqu’il annonce son office : « Traducteur ?! Mais, c’est pas à ça que ça sert, Google Traduction ?? Hahahaha. ». Eh bien non, messieurs-dames ! Le métier de traducteur existe toujours, il résiste aux assauts répétés de la traduction automatique. Malgré les progrès de cette dernière, ce n’est pas demain la veille que les traducteurs deviendront une espèce en voie de disparition.

Mais nous ne parlerons pas de cela aujourd’hui. Non, aujourd’hui je vais plutôt vous parler de ce que le métier de traducteur apporte à celui qui l’exerce, et pourquoi se tourner vers cette voie, qui, malgré ce que pensent certains, ne se résume pas à copier-coller un texte dans DeepL (même si cet outil peut parfois nous sauver la mise).

 

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Comme pour tout athlète, l’échauffement est primordial pour le traducteur.

 

Vous êtes un traducteur en puissance si vous avez…

1/ L’amour du vocabulaire

Qualité indispensable ! Attention, ce n’est pas parce que vous êtes un lecteur assidu et que vous dévorez trois romans par semaine que vous ferez un bon traducteur, mais il est évident qu’un minimum de vocabulaire, ça aide. Pareil pour la grammaire.

 

2/ La curiosité

Au fil des recherches menées lors de la traduction, le traducteur en apprend davantage sur le sujet de son texte. Bien sûr, cela dépend du sujet en question (les indices boursiers américains ? Ugh.), mais en général, plus vous lirez, plus vous aurez envie d’en savoir plus, toujours plus, et voilà, vous êtes un expert en chirurgie robotique/en aviation/en fromages français ! (Oui, enfin… Presque.) Et cela vous donnera certainement des idées de spécialisation. (La spécialisation, quézako ? Rendez-vous ici pour en savoir plus.)

 

3/ Le souci du détail

L’une des premières choses que j’ai apprises durant mon cursus. Être attentif aux détails, c’est repérer immédiatement la moindre nuance, la moindre petite faute qui fait tache et gâche une excellente traduction. Même si, soyons honnêtes, dès que la fin d’un texte long et éprouvant est en vue, nous n’avons qu’une envie, c’est de finir le plus vite possible et de ne plus jamais en entendre parler (soyons honnêtes, j’ai dit !), il faut vérifier, revérifier, re-revérifier, re-re-re… Bref, vous avez compris.

 

4/ La maîtrise des nouvelles technologies

Révolue l’époque où la traduction se faisait au crayon à papier, à gratter sur une feuille, au milieu d’énormes dictionnaires ! Grâce à Internet, tout se trouve en un clic. Attention, tout veut aussi dire n’importe quoi. Il est important de savoir sélectionner ses sources, savoir où chercher et surtout quoi chercher. De plus, maîtriser Word, c’est bien, mais maîtriser au moins un outil de TAO, c’est un plus non négligeable. Enfin, cela dépend des traducteurs : certain ne peuvent s’en passer, d’autres font très bien sans.

 

Vous possédez toutes ces qualités, et je vous vois déjà devant votre écran, trépignant d’impatience à l’idée de vous lancer dans une traduction de dizaines de milliers de mots ! Bien ! Passons donc à l’étape suivante,

 

Comment être un bon traducteur ?

1/ Avoir confiance en soi et en ses capacités

Ça y est, vous avez décroché votre premier client ! Et là… L’angoisse. « Vais-je y arriver ? Et si le client n’est pas satisfait ? Et si je n’étais pas à la hauteur ? » Du calme ! Ayez confiance en vous. Vous avez suivi des études (que vous avez réussies haut la main, j’en suis sûre) qui vous ont préparé à ce moment, non ? Vos idées sont bonnes, vos remarques pertinentes, vous avez votre place dans le réseau ! Ne vous dévalorisez pas et soyez au top pour chacune de vos traductions. Soyez prêt à défendre vos choix auprès d’un client pas toujours très compréhensif, et plus important encore, soyez ouvert aux suggestions et autres compromis (eh bien oui, parfois, ce qui vous semble évident ne l’est pas forcément pour tout le monde, et vice versa).

 

2/ Savoir suivre son instinct… ou pas

Parfois il vaut mieux rester sur sa première idée. Et puis, après plusieurs relectures… Un autre terme ne correspondrait-il pas mieux ? Mais à force de douter, de remettre ses choix en question, on peut finir par ne plus savoir quoi faire. Ce qui nous amène à notre troisième point…

 

3/ Prendre du recul, toujours plus de recul !

La meilleure chose à faire (si l’on en a le temps, bien sûr), c’est, une fois la traduction achevée, la laisser « reposer » pendant quelques heures, voire une journée, s’aérer l’esprit, passer à autre chose, et ensuite y revenir. Ainsi sont décelées des erreurs passées inaperçues, des incohérences pourtant flagrantes mais qui ont échappé au traducteur : notre « radar » est alors plus efficace.

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Alors, vous sentez-vous l’âme d’un traducteur ? Êtes-vous prêt à vous lancer dans ce métier difficile, stressant, mais ô combien excitant et passionnant ? Eh bien, sautez le pas ! Quant à ceux qui sont déjà traducteurs professionnels et qui sont peut-être un peu blasés, ou ceux qui sont empêtrés dans la traduction d’un texte qui semble interminable… J’espère que je vous aurai rappelé à quel point votre métier est formidable.

 

Et vous, chers traducteurs, qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le domaine de la traduction ? Racontez-nous !

 

Dans le même thème :

cet article d’Emmanuelle Dutreuil, qui brise les mythes sur le traducteur et la traduction les plus répandus

cet article de Gwenaël Gillis, qui retourne aux sources et nous fait un cours accéléré sur l’histoire de la traduction

Le futur n’a pas besoin de traducteurs*

Article original en anglais The Future Does Not Need Translators, écrit par Jaap van der Meer et publié le 24.02.2016 sur le blog de la TAUS (Translation Automation User Society).

Traduction française de Pierre Ferré, étudiant M1 TSM.

 

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* Ce titre est inspiré d’un article écrit par Bill Joy (alors chercheur principal chez Sun Microsystems) et publié dans Wired Magazine en avril 2000. (Why the future does not need us, lien en anglais)

 

Cet article quelque peu lugubre nous mettait en garde contre un avenir dans lequel les machines nous domineraient, nous, les humains. « C’est maintenant qu’il faut agir si nous ne voulons pas nous laisser surprendre et choquer […] par les conséquences de nos inventions. » Projeter ce problème fondamental et existentiel sur notre propre secteur, celui de la traduction, pourrait facilement provoquer d’accablantes et déprimantes visions sur l’avenir de l’industrie de la traduction pour les décennies à venir. En conséquence, cela pourrait nous disposer (tous les travailleurs de ce secteur) dans un état d’esprit défensif et réactif ou bien passif. Nous nous devrions plutôt d’être réalistes, d’avoir un esprit ouvert sur les avantages et sur les inconvénients. Le futur n’a peut-être pas besoin de nous, mais nous avons bien besoin de lui.

Le jour viendra où les machines seront plus performantes qu’un traducteur humain pour traduire un texte d’une langue à une autre. Ce moment est dénommé la singularité. Le débat porte sur la question de savoir si cette singularité est vraiment quelque chose que nous devrions espérer. La réalité est que nous sommes tellement engagés sur cette voie qu’il est devenu difficile, si ce n’est impossible, d’inverser la tendance.

La singularité est proche. Ce que cela signifie, en termes simplifiés, pour la traduction qui jusqu’alors a été le domaine exclusif de l’homme, c’est que les machines vaincront le cerveau humain et continueront de se perfectionner dans une sorte d’apothéose d’intelligence. Elles n’auront plus besoin de nous, les humains, pour en apprendre plus et pour s’entraîner. Nous leur avons donné les moyens de s’améliorer elles-mêmes : une incroyable capacité de traitement, l’accès à des volumes de données en constante augmentation et des techniques d’imitation de notre cerveau grâce au deep learning et aux réseaux neuronaux.

Imaginez une machine capable de traduire dans une centaine de langues et tout cela en temps réel. Aucun être humain ne serait capable d’en faire autant. La qualité et l’exactitude de ces traductions automatiques ne sont peut-être pas toujours parfaites, mais elles sont tellement pratiques que nous apprenons à nous en accommoder,  nous nous adaptons et nous la modifions lorsque c’est nécessaire.

A quel point cette singularité est-elle vraiment proche ? Ray Kurzweil (auteur du livre « Humanité 2.0 » et directeur de l’Ingénierie chez Google depuis 2012) prédit qu’en 2019, les traductions automatiques seront suffisamment performantes pour pouvoir remplacer les traducteurs humains. (Interview dirigée par Nataly Kelly, publiée dans Huffington Post en juin 2011,lien en anglais) Nous en sommes suffisamment proches pour en parler sérieusement.

Le TAUS ouvrira cette année un débat sur l’avenir de la traduction. À l’occasion des principaux évènements TAUS (Dublin, 6-7 juin et Portland, 24-25 octobre), nous invitons les chefs de file de la recherche en traduction automatique (TA) et les chefs d’entreprise de traduction à venir discuter de certaines questions fondamentales :

  1. À quel point la singularité en traduction est-elle proche ?
  2. Quelles en sont les limites du point de vue de la recherche?
  3. À quelles avancées vous attendez-vous ?
  4. Quels sont les impacts commerciaux, les avantages et les inconvénients ?
  5. De quelle façon la profession se verra-t-elle affectée ?

En guise d‘introduction au débat, nous avons demandé à certains des participants de partager leur point de vue sur ces questions dans cet article. Permettez-moi d’ouvrir le débat avec mon propre point de vue. À quel point la singularité est-elle réellement proche ? Je ne suis pas le mieux placé pour répondre à cette question. Mais je pense qu’il est concevable qu’elle se produise dans les dix ou vingt prochaines années. Par ailleurs, il s’agira probablement d’une évolution graduelle ponctuée de prises de conscience. Nous parviendrons effectivement à la FAUT (Fully Automated Useful Translation), bien différente du saint Graal qu’est la FAHQT (Fully Automated High Quality Translation) qui a été définie comme étant un objectif réalisable par les concepteurs de la première TA dans les années 50 (en cinq ans !). En ce qui concerne les impacts commerciaux, je crois que la singularité en traduction dynamisera considérablement le commerce mondial. Qu’en sera-t-il du métier de la traduction ? Comme je l’ai dit précédemment, l’accès universel aux FAUT pourra entraîner une croissance de la demande de traductions particulièrement créatives. Je ne pense pas que cela soit une coïncidence si l’on entend souvent les termes « hyper-localisation » et « transcréation » pour faire référence à de nouveaux services du secteur de la traduction. Non, je ne pense pas que les métiers de la traduction soit totalement mis en danger, mais ils changeront profondément. Les tâches ennuyeuses disparaîtront. Les questions que je me pose et qui seront, je l’espère, débattues cette année lors des évènements TAUS, sont les suivantes : où seront construites ces nouvelles machines de traductions puissantes et qui en aura le contrôle ? Verrons-nous de nouveaux innovateurs et changements de donne non influencés par l’héritage de dizaines d’années dans le milieu la traduction et qui, par conséquent, évoluent beaucoup plus vite, dans d’autres parties du monde et dans les économies émergentes ?

Le point de vue sur le débat d’Alex Waibel :

Bien entendu, cette question n’est pas nouvelle : les machines remplaceront-elles les humains et rendront-elles leurs efforts redondants, ou bien ne seront-elles qu’un piètre détail qui jamais n’égalera la véritable performance humaine ? Je suis quelque peu sceptique sur ces deux opinions. Il est exact que nous avons su accroître considérablement les performances de la traduction automatique et de la reconnaissance vocale et qu’elles ont progressé spectaculairement. Et ces progrès se poursuivront. Je crois qu’une performance dépassant celle d’un humain, en fonction du cas d’utilisation, sera possible dans une ou deux décennies. Mais jusqu’à présent, ces avancées ont mené à un élargissement des services et  donc également à une augmentation de la demande et de l’utilisation, en phase avec la mondialisation et la quantité de matériel produit. Les prédictions selon lesquelles nous n’auront plus besoin de traducteurs humains me semblent pour le moins alarmistes et extrêmes. Il est plus probable que nous soyons témoin d’une accélération et d’une augmentation de la quantité des traductions, mais que les humains continuent de jouer leur rôle dans cette demande croissante. Il y aura davantage de symbiose entre les humains et les machines, et l’amélioration de la communication et de la compréhension entre les langues sera bénéfique pour notre espèce. (Alex Waibel est professeur en informatique à la Carnegie Mellon University and Karlsruhe Institute of Technology, il est également directeur d’interACT, International Center for Advanced Communication Technologies.)

 

Le point de vue sur le débat de Marcello Federico :

Ces questions reviennent chaque fois qu’une nouvelle avancée se produit. Les voitures sans chauffeurs remplaceront-elles les chauffeurs humains ? La traduction automatique neuronale éliminera-t-elle les traducteurs humains ?  La vérité est que nous aimons les explications et les conclusions simples (et qu’elles nous fascinent). Le monde réel est bien plus complexe. Le progrès refaçonne constamment les relations entre la technologie et l’humain, bien souvent de manière imprévisible. Il est donc très difficile de faire des prévisions dans ce domaine. La technologie a tendance à progresser de façon verticale, s’efforçant de résoudre des tâches spécifiques qui peuvent mener à des applications  intéressantes. Mais l’action de traduire, de même que celle de conduire une voiture, présente plusieurs facettes et niveaux de difficultés. La traduction automatique de documents techniques du français vers l’anglais ou laisser une voiture sans chauffeur évoluer sur une autoroute américaine sont certainement des avancées technologiques qui ouvrent la voie vers des applications intéressantes. Cependant, ces dernières ne peuvent généralement pas être interprétées comme des solutions pour la traduction ou la conduite. Ce qui est particulièrement important, c’est qu’elles ne prouvent pas à quel point nous nous rapprochons de la résolution de ces problèmes généraux. Quand verrons-nous une voiture autonome capable de naviguer dans les rues de Naples ou une traduction automatique de haute qualité de l’allemand vers le turc ? Bonne question ! En tant que scientifique, je suis optimiste et prudent : il est clair que nous accomplissons des progrès en termes de traduction automatique, mais ils sont difficiles à quantifier.  En tant qu’humain, je préfère l’aspect coopératif de l’IA à l’aspect compétitif : Comment la technologie peut-elle permettre aux traducteurs de travailler mieux et plus rapidement ? Comment les machines peuvent-elles apprendre directement des traducteurs humains ? Comment les machines peuvent-elles débarrasser les traducteurs des tâches ennuyeuses et répétitives afin qu’ils puissent se concentrer sur l’aspect créatif de leur profession ?  Selon moi, hormis le fait qu’elles ouvrent la voie à de nombreuses problématiques de recherche, elles incarnent l’approche qui produira les technologies de demain les plus performantes de notre domaine. (Marcello Federico est directeur de recherche du département de recherche HLT-MT de la Fondazione Bruno Kessler, Trente, Italie. Son équipe participe à plusieurs projets recherche de recherche européens axés sur une nouvelle génération de systèmes de TA, tel que le projet MMT [Modern Machine Translation].)

 

Le point de vue sur le débat de Marco Trombetti :

Le concept de la singularité me fascine depuis mon plus jeune âge. À l’époque, ce terme était davantage associé aux trous noirs qu’à la technologie. Aujourd’hui, la singularité m’effraie de la même manière que les trous m’effrayaient alors. Le mélange de curiosité et de crainte explique ma passion pour ce sujet et pourquoi je passe du temps à travailler sur l’intelligence artificielle (IA).  L’IA, devant la singularité, est en passe de devenir le prochain grand changement dans notre futur proche. Je suis convaincu qu’elle portera l’humanité vers une nouvelle ère d’accessibilité et d’organisation de l’information. La traduction est probablement la tâche humaine la plus complexe à apprendre pour une machine, mais c’est aussi celle avec le meilleur potentiel. Elle pourrait faire du monde une seule grande famille, rapprocher les individus les uns des autres en abattant les barrières linguistiques et permettre un plus grand partage de l’information. Le langage, par rapport à de nombreux autres secteurs pour lesquels l’IA doit analyser une réalité statique, évolue en même temps que les humains.  Les machines ont besoin de l’aide constante de l’homme pour rester à la page. (Marco Trombetti est PDG de Translated, les créateurs de MateCat. Également entrepreneur et investisseur, il vit et travaille à Rome.)

 

Le point de vue sur le débat de Khalil Sima’an :

Il est bien évidemment impossible de prédire quand se produira la « singularité » et quelle forme prendra alors le marché. Pourtant, sur la base de ce que je peux observer en termes de technologie, j’ai le sentiment que nous nous trouvons aujourd’hui à un point où, dans moins de deux décennies, la plupart des tâches de traduction standard seront effectuées par des machines pour un bon nombre des paires de langues économiquement dominantes. Les traducteurs humains continueront de jouer un rôle défini par des besoins très spécifiques des clients, qui auront souvent pour objectif de collecter des nouvelles données afin d’améliorer la TA. Certains types de traductions les plus intéressants, comme la littérature et la poésie de haute qualité, pourraient encore demeurer du ressort de quelques traducteurs humains doués pour un certain temps. Mais le gros de l’industrie de la traduction traditionnelle fera les frais de cette automatisation. Ce qui va changer le marché n’est en fait pas tant l’automatisation totale en soi, mais le fait que celle-ci sera proposée comme « production de masse » représentant une grande part (voire l’ensemble ?) des commandes de traduction. Il est probable que ce service sera offert par une poignée de nouveaux acteurs qui oseront opérer ce changement déstabilisant. Ces derniers auront l’avantage de s’adapter rapidement à l’évolution des besoins du marché et accepteront toutes les commandes de traduction sans distinction. (Khalil Sima’an est professeur de linguistique informatique à la Faculté des Sciences de l’université d’Amsterdam [FNWI]. Son équipe travaille sur plusieurs projets de nouvelle génération de traduction automatique, tel que DatAptor et les projets QT.)

 

Note du traducteur : Ce sujet m’a paru particulièrement intéressant car, en tant qu’étudiant.e.s en Traduction Spécialisée, la traduction automatique et les progrès spectaculaires qu’a accompli celle-ci lors de ces dernières années peut préoccuper certains d‘entre nous quant à l’avenir du métier vers lequel nous nous dirigeons. La traduction automatique neuronale remplacera-t-elle effectivement le traducteur humain ? Les opinions divergent, même au sein des professionnels œuvrant pour son développement. Quelle que soit notre opinion sur le sujet, il est important de rester attentif à l’évolution de cette technologie.

 

Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

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J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !