Le film « Les Traducteurs », de Régis Roinsard : quelle vision du traducteur pour le grand public ?

Par Charlotte Goubet, étudiante M1 TSM

Parler de traduction et joindre l’utile à l’agréable… J’ai rapidement pensé au cinéma. Un film pour parler de traduction, ce serait chouette. Il existe quelques spécimens, mais la traduction/le traducteur en tant que tels sont rarement un sujet central…

Vous ne pouvez donc imaginer mon bonheur quand, au détour d’un coin de rue roubaisien grisonnant et pluvieux, sur le chemin d’un nouveau jour de stage, se déroulait sous mes yeux en lettres capitales rouges : « Les Traducteurs », suivi de la mention « un film de Régis Roinsard ». Que demander de plus ?

Que le film me plaise ou non, il y aura forcément quelque chose à dire de la façon dont y sont dépeints les protagonistes traducteurs.

Et puis, un film de cette envergure (je vous laisse jeter un œil au casting), thriller inspiré de faits réels sordides ? Le public ciblé est plutôt large. Une belle occasion de voir comment diable les gens se représentent notre métier, bien connu pour être si méconnu.

Neuf traducteurs de nationalités différentes, enfermés dans une sorte de bunker de luxe, pour traduire un best-seller mondial. Eh bien, croyez-le ou non, cela a bien existé, comme en témoigne le traducteur français Dominique Defert dans cet article de l’Obs. En 2013, une équipe de traducteurs se retrouve effectivement isolée deux mois durant dans un bunker, sous haute surveillance, afin de traduire le roman Inferno, de l’américain Dan Brown. La folie autour du Da Vinci Code en 2003 a laissé des traces et la peur d’une fuite du manuscrit avant que l’ouvrage et ses traductions ne soient publiés est immense. Vigiles un peu partout, contrôles systématiques à l’entrée du bunker, confiscation des téléphones portables et autres clés USB personnelles. Mais surtout, et c’est ici notamment que la version cinématographique surenchèrit quelque peu, aucun accès à Internet (dans les faits réels, les traducteurs y eurent un accès très limité).

Pour revenir au film, nos neuf traducteurs découvrent donc dans leur bunker une salle de travail plutôt à l’ancienne : des murs de dictionnaires et autres livres de référence, des bureaux sommaires et identiques, en rangs d’oignons, chacun équipé d’un ordinateur. Visiblement, l’éditeur ne connaît pas le sens du mot « ergonomie ».

S’ajoutera à tout cela une intrigue façon millefeuille truffée de twists (autrement dit de « retournements de situation »).

Dans le film de Régis Roinsard, un pirate informatique fait en effet fuiter sur Internet les premières pages du dernier tome d’une saga internationalement reconnue et signé du mystérieux auteur Oscar Brach, Dedalus, et menace de divulguer le reste en échange d’une rançon phénoménale.

Les neuf traducteurs, seules personnes à avoir eu accès au manuscrit malgré la surveillance draconienne, sont suspectés les uns après les autres.

Source : Wikimedia Commons

Quelles réalités sur le métier de traducteur ?

Et c’est là que nous entrons dans le vif du sujet. Qui sont donc ces traducteurs et à quoi ressemblent-ils ? Comment sont-ils représentés au travail ?

Tout d’abord, les présentations. Des hommes et femmes d’âges différents, du jeune et léger novice Alex Goodman (Royaume-Uni), au vieil anticapitaliste endurci Konstantinos Kedrinos (Grèce), en passant par les mères de famille plus ou moins débordées Ingrid Korbel (Allemagne) et Helene Tuxen (Danemark), la belle et froide Katerina Anasinova (Russie), adoratrice de l’auteur de Dedalus s’identifiant complètement à l’héroïne du roman, le très sûr de lui Dario Farelli (Italie), le beaucoup moins sûr de lui Javier Freixes (Espagne), le très professionnel Chen Yao (Chine), et la forte tête Telma Alves (Portugal).

Au-delà des différences de jeu entre les acteurs et des quelques poncifs liés aux personnages, que vous apprécierez par vous-mêmes, j’ai trouvé intéressant la façon dont le film pointe certaines réalités du métier de traducteur.

Un métier multiforme

L’une des premières choses qui m’a frappée dans Les Traducteurs, c’est la diversité de personnalités au sein de l’équipe internationale. Une belle occasion de montrer que le métier de traducteur est pluriel et que sa forme varie selon la personnalité de chaque traducteur.

Des personnalités différentes pour des façons de travailler différentes, donc.

Quand l’un se lance à corps perdu dans la traduction, très sûr de lui, en ayant à peine feuilleté le manuscrit ou ouvert un dictionnaire, une autre va relire une dizaine de fois ledit manuscrit pour s’en imprégner au mieux, puis vérifier méticuleusement la traduction d’un mot sur trois.

De plus, le film pointe bien le statut plutôt complexe, si j’ose dire, du traducteur.

Car, si les études et diplômes en traduction se sont développés et enrichis depuis leur apparition, le métier de traducteur reste une profession non-règlementée. Comme l’écrit Guillaume Deneufbourg, intervenant au sein du Master TSM de Lille, dans son billet consacré à l’ubérisation de la traduction, « Chacun peut s’autoproclamer traducteur ou interprète du jour au lendemain ». On comprendra donc aisément qu’il y ait différentes façons pour un traducteur d’envisager son métier. A titre d’exemple, la Portugaise Telma Alves prend sa mission avec beaucoup de recul, quand d’autres, comme sa collègue russe, prennent cela très à cœur.

Une profession peu et/ou mal reconnue

Il n’est plus à prouver que le métier de traducteur, au-delà d’être méconnu, est aussi excessivement mal reconnu, en particulier quand il s’agit de traduction littéraire. Si l’on a déjà du mal à imaginer le nombre de traducteurs spécialisés se cachant derrière des objets de notre quotidien (notices de médicaments, expositions de musées, étiquettes de vêtements et j’en passe), nous avons encore plus tendance à oublier la richesse littéraire que nous offrent les traducteurs dans notre propre pays. Comme l’indique le Syndicat national de l’édition dans l’un de ses rapports annuels, le nombre total de titres traduits vers le français en 2018 atteint 13.932, soit 17% du total des titres reçus et signalés dans le catalogue de la BnF.

Néanmoins, il est toujours aussi rare de voir apparaître le nom d’un traducteur aux côtés de celui du nom de l’auteur d’un ouvrage.

La traductrice danoise illustre bien ce paradoxe. Elle qui aurait souhaité être autrice mais qui ne trouve pas le temps d’écrire, se « rabat » sur la traduction non sans frustration. Pas la même reconnaissance, pas le même prestige, pour deux métiers finalement très proches (l’article L112-3 du code de la Propriété intellectuelle considère d’ailleurs le traducteur comme un auteur).

Enfin, il est difficile encore aujourd’hui de vivre du métier de traducteur. Nombreux sont les traducteurs techniques qui doivent jongler avec un statut d’indépendant pour arrondir les fins de mois. Les traducteurs littéraires, quant à eux, sont payés d’une façon particulière, selon trois critères :

  • une rémunération de base au feuillet, nombre de mots ou encore au nombre de caractères ;
  • un pourcentage sur les droits d’auteurs (dont un à-valoir à la signature du contrat avec la maison d’édition) ;
  • des bourses et subventions.

D’une part, comme l’indiquait un article de l’Obs en 2014, la rémunération de base n’a cessé de diminuer ces dernières années.

D’autre part, le pourcentage en droits d’auteur tourne autour de 1% des ventes d’un livre3. Les bourses et subventions allouées sont très variables d’un pays à l’autre. Si elles sont plutôt avantageuses en France, elles sont inexistantes dans certains pays. La traductrice portugaise du film illustre bien cette situation, elle qui ne vit pas de la traduction et qui doit cumuler les jobs pour s’en sortir.

Le statut du traducteur est donc lui-même très différent selon le pays dans lequel le traducteur réside. Le régime de sécurité sociale et la fiscalité appliqués aux traducteurs sont également des critères à prendre en compte.

Ainsi, comme l’indique le rapport du CEATL (Conseil Européen des Associations de Traducteurs Littéraires) « Revenus comparés des traducteurs littéraires en Europe » paru en 2008, les disparités au sein de l’Union européenne sont criantes.

En comparant les revenus des traducteurs littéraires en relation avec leur niveau de vie dans chaque pays, le rapport établissait que, si en 2008 le revenu net moyen des traducteurs en proportion du PIB par personne en termes de SPA (Standard de Pouvoir d’Achat) était de 66% en France, il n’était que de 29% en Grèce.

En conclusion…

Au-delà de l’intrigue que vous pourriez trouver tarabiscotée et des personnages parfois poussifs à mon goût, je ne peux que vous encourager à voir le film Les Traducteurs de Régis Roinsard. Voyez-le entre amis, en famille… En plus d’offrir un très bon divertissement, ce film vous aidera peut-être à démonter certains clichés (de délicieux exemples à découvrir dans le billet de Margaux Bochent « Le traducteur vu par le monde extérieur ») ancrés dans la tête de vos proches.

Sources :

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